dimanche 5 octobre 2014

Eduquer


E-ducere
Conduire dehors.
De la même manière que Dieu prend Abraham par la main : "Il le conduisit dehors et lui dit : Lève les yeux et dénombre les étoiles si tu le peux. Telle sera ta postérité." C'est à l'inoui, à l'inconcevable, que nous sommes invités. "Nous avons le choix, disait Friedrich von Weisäcker, entre prendre la Bible à la lettre ou la prendre au sérieux." Ce n'est pas à accroitre sa postérité que Dieu convie Abraham mais à faire usage de l'extraordinaire potentiel qu'il a devant lui, à prendre conscience de l'infini des possibles : Dénombre les étoiles si tu le peux !
Voilà l'éducation : révéler à l'enfant l'immensité qui l'entoure et qui l'habite.
Tout le reste vient longtemps, longtemps après.

Les animaux naissent avec un savoir spécifique inscrit dans leurs cellules et leur système nerveux, ce qui nous vaut le sublime ballet des oiseaux migrateurs, des nuées, des essaims...
Chez les humains, les mécanismes déclencheurs d'action ne sont pas stéréotypés mais libres et ouverts. Les rites et les initiations viennent inscrire dans l'enfant des messages de vie et transforment ce prématuré en un membre relié tant au groupe qui l'accueille qu'au cosmos dont il procède. Ce sont les rites qui permettent d'intégrer la nature, la mort, le sacré et de ne pas rester dans la dépendance des seuls liens familiaux et sociaux. Quand seule la dimension d'actualité est prise en compte, les jeunes restent englués dans la dépendance familiale, la convention sociale. La "rampe de lancement" qu'est l'initiation s'est trouvée supprimée. La deuxième naissance à un univers agrandi est comme éradiquée du projet collectif.
Personne n'a pris la peine de les conduire dehors.
Il est temps, dans la maison des morts où nous nous sommes fourvoyés, de rouvrir les portes et les fenêtres.
Marie, professeur de mathématiques à Bruxelles, trouve une issue, la sienne.
Confrontée depuis trop longtemps à des élèves indifférents et blasés, elle prend la décision de les amener au bout du monde plutôt que de perdre elle-même le goût d'enseigner. "Je ne pouvais plus continuer de vivre ainsi." Grande connaisseuse de l'Inde, elle imagine, pour arracher ces jeunes à leur anesthésie, de les confronter à un monde radicalement différent. La majorité étant issue de milieux modestes, elle s'acharne pendant deux ans auprès de sponsors divers à réunir les fonds nécessaires.
Et voilà, au retour - après trois semaines de voyage - une réaction qui les résume toutes, celle de Paul, dix-sept ans :
"Si je n'étais pas allé là-bas, je n'aurais jamais su qu'il y avait quelque chose à l'intérieur de moi. Maintenant il va me falloir le vivre."
Constat vertigineux.


Christiane Singer
N'oublie pas les chevaux écumants du passé
LeLivredepoche, 2007, pp 30

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