lundi 8 juillet 2019

Balises 2019










 


Blanche Gardin : "La technologie s¹est accaparé nos rêves"




Voici l’extrait d’un monologue de Blanche Gardin à propos de la technologie ( https://static.blog4ever.com/2017/04/828127/artvideo_828127_7913840_201810145223824.mp4 ) où la comédienne explique à des centaines de spectateurs ce qu’est « la honte prométhéenne ». C’est-à-dire la honte des hommes - limités, faillibles et fragiles - devant l’inhumaine perfection des machines qu’ils fabriquent. On doit le concept au philosophe Günther Anders, dans son livre L’Obsolescence de l’homme, publié en 1956 et traduit en français en 2002, par L’Encyclopédie des nuisances et les Editions Ivrea.

Blanche Gardin démontre aux spectateurs qu’à rebours du surcroît de puissance et d’autonomie que nous vendent les fabricants de machines, le technicole contemporain, à la merci de ses prothèses technologiques, est en fait un homme diminué par rapport à ses ancêtres de l’âge de pierre.

Que Blanche Gardin soit la fille d’un linguiste et d’une traductrice, et titulaire d’un DEA de sociologie, ça peut l’aider pour lire Anders, ou retrouver ses raisonnements, mais ça sert beaucoup moins pour « instruire en faisant rire » (Horace, La Fontaine, Molière, etc.). Pour cela il faut de l’esprit et, comme l’explique cette ancienne éducatrice de rue, de l’attention et du travail :
« Je suis à l’écoute des gens : c’est le public qui décide de ce qui est drôle ou pas. Moi je ne retire jamais des sujets : quand je suis persuadée que je tiens une idée, je vais à la guerre, je le retravaille jusqu’à faire résonner l’idée chez les gens. En ce moment, j’ai un passage sur les nouvelles technologies qui n’est pas encore tout à fait au point. Je le retravaille pour essayer d’arriver au meilleur du sujet. Au début, c’était vraiment lourd, je me disais : « "Mais qu’est-ce que tu fous, on dirait une conférence TED, les gens se font chier !" » (Télérama, 12/06/2017)

En somme, cette fille de Zazie, dit comme sa devancière : « Ya pas que la rigolade, ya l’art aussi ». (Cf. R. Queneau, Zazie dans le métro, 1959) L’art,  c’est-à-dire la vivacité et la précision de ses expressions, de son ton, de son timbre. Et bien sûr une bravoure libératrice, inouïe depuis Coluche et Fernand Raynaud. Haaa… C’était donc ça une « humoriste » ! On n’est pas forcé de se taper Sophia Aram, Charline Vanhoehecker, et tous les pesants propagandistes de France Inter ! D’où l’immense public qui rit avec elle, au nez et aux dépens de la bonne conscience, des bons sentiments et des bien-pensants.

Et comme Zazie, elle fait de la sociologie dans le métro :
« Q. La solitude liée aux nouvelles technologies semble beaucoup vous préoccuper ?
R. C’est quelque chose qui me fait flipper. Je suis en train de rétropédaler grave niveau technologie : je suis même revenue à un téléphone Alcatel (rires) ! Mais j’ai un ordinateur, Internet, et je ne vais pas aller contre la marche du monde. Par contre je ressens très fortement la solitude des gens. Je ne me sens jamais aussi seule que dans un wagon de métro à l’heure de pointe, quand tout le monde a la tête dans son smartphone. Les nouvelles technologies laissent beaucoup moins de place à l’imagination. » (Télérama, id.)

Si Blanche Gardin vous fait rire aux larmes, c’est qu’elle a compris que ce monde était aussi risible qu’horrible, et qu’on devait donc en rire ou en pleurer pour les mêmes raisons.
Nous, dans notre grotte éclairée à la bougie, nous avons avec elle quelques points communs ; un ordinateur, Internet, un téléphone filaire… Bref, nous vivons dans ce monde, même si nous tâchons d’en contrarier la marche et, comme Blanche Gardin, de « faire résonner l’idée chez les gens ». Nous avons aussi des différences. Nos films sont beaucoup moins drôles et n’ont aucun succès – d’ailleurs vérifiez-vous-mêmes :

N’achetez rien. Déconnectez-vous : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1103
La révolte des chimpanzés du futur : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=420
RFID, la police totale : le film : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=313

Merci de faire circuler,
Pièces et main d’œuvre


dimanche 21 avril 2019

« L’écologie n’est rien d’autre qu’une interrogation sur notre rapport au monde »

Source : https://reporterre.net/L-ecologie-n-est-rien-d-autre-qu-une-interrogation-sur-notre-rapport-au-monde
11 juin 2015 / Entretien avec Isabelle Priaulet 


Isabelle Priaulet travaille sur le dialogue entre spiritualités et écologie en étudiant ce que les religions ont à nous dire de notre lien à la nature. De l’islam au christianisme, en passant par l’hindouisme et les traditions amérindiennes et africaines, réflexions sur les spiritualités et leur résonance avec la pensée écologique - alors que, le 16 juin, le pape François va publier une Encyclique sur l’écologie.

Isabelle Priaulet, après avoir longtemps travaillé dans la RSE (Responsabilité sociale des entreprises) puis la finance éthique pour la Financière de Champlain, a décidé il y a quelques années de reprendre ses études à l’Institut de Science et Théologie des Religions. Elle travaille sur le dialogue entre écologie et spiritualités et enseigne aujourd’hui. Elle achève sa thèse, intitulée « Pour une ontologie de l’écologie, essai sur la conversion écologique. »

Reporterre - Pourquoi étudiez-vous les religions ?

Isabelle Priaulet - La question qui m’a animée est celle-ci : qu’est-ce que les religions ont à nous dire de notre lien à la nature ? Que nous enseignent-elles sur les concepts de responsabilité, de sobriété, de tout ce qui est lié à nos enjeux écologiques actuels ? J’ai donc étudié les grands courants spirituels sous cet angle-là, et pas tous azimuts. Sur cette base, j’ai construit plusieurs formats de cours, que je donne dans un lycée privé, dans des écoles de commerce ou d’ingénieur.

Qu’est-ce qui vous a amené à changer de cap et à vous lancer dans cette recherche ?

Le spirituel est ancré dans ma vie depuis l’enfance, ainsi que la relation à la nature. C’est la vie professionnelle qui a fait basculer les choses. J’étais dans le milieu de la finance, de l’entreprise. Au bout d’un moment, cela m’a paru illusoire. Il y a des gens formidables dans la finance, mais ce n’est pas ça qui allait faire bouger les lignes. Je me suis dit : c’est en formant les jeunes que tu vas pouvoir faire changer les choses.

Et le faire en profondeur, ce n’est pas seulement se positionner « contre ». C’est peut-être trouver dans les autres traditions de quoi créer de nouvelles valeurs, et du désirable. Plutôt que de critiquer, donner à voir. Accepter de se décentrer. Je le vois en cours, il y a une attente par rapport à ces sujets. Notre société se trouve aujourd’hui face à un « kairos », une occasion à saisir.

Deux phénomènes convergent : le développement durable, et le multiculturel. L’écologie est peut-être le seul sujet qui permette d’envisager les religions non pas sous l’aspect du conflit, mais d’un dialogue constructif. Il y a de l’universel dans toutes les traditions. C’est pourquoi je parlerais du vivre-ensemble non pas « malgré » mais « grâce » à nos différences.

Comment se déroule votre enseignement ?

En six cours de trois heures, portant chacun sur une tradition. Je commence par le christianisme, puisque je pense que c’est là le nœud du problème. La clé du dialogue entre écologie et spiritualité se joue au niveau de la Genèse. J’essaie d’en donner une autre interprétation, via l’exégèse juive, et de sortir de l’anthropocentrisme. On aboutit à un théocentrisme au terme d’un rééquilibrage des relations entre l’homme, la nature et Dieu, impliquant une responsabilité des hommes vis-à-vis de la création. Une ouverture sur l’orthodoxie et le courant franciscain aide à redécouvrir la dimension cosmique de la tradition chrétienne. Je leur fais notamment écouter Bartholomée 1er, le patriarche de Constantinople et quelques extraits du discours social de l’Eglise catholique.

Le deuxième cours porte sur l’Islam, que je présente comme une religion de l’interpellation, de la responsabilisation à lire les signes. Je m’appuie sur la sourate des abeilles qui dit que l’unicité de Dieu s’exprime à travers la révélation et la création. De même que pour Saint François, le monde est offrande, il est ici don, symbole de la présence divine. C’est l’intelligence qui doit se mettre au service de la création, et non le contraire. Si on m’interroge sur les contradictions apparentes du Coran, j’explique que les différents niveaux d’interprétation sont justement voulus pour provoquer l’intelligence humaine. J’essaie de faire découvrir aux étudiants le mode de pensée symbolique.

Les traditions amérindiennes et africaines (animistes) sont exemplaires de cette pensée, qui n’est pas contradictoire avec la pensée scientifique. Les Kogis (peuple racine colombien) sont un bon exemple : leur science des symboles s’appuie sur une connaissance parfaite des plantes et des écosystèmes et ils cherchent à dialoguer avec nous. Je fais lire des mythes aux élèves pour les mettre au cœur de cette pensée, tels que les mythes dogons en Afrique, et je montre des vidéos. Il nous est difficile de lire des textes sacrés parce qu’on a étouffé en nous la pensée mythique. Alors qu’au départ, chez les Grecs, le « mythos » et le « logos » (pensée rationnelle) n’étaient pas opposés.

Ce sont des pensées analogiques, comme le taoïsme, qui permettent de dépasser ces oppositions binaires. Au contraire de la pensée moderne occidentale, qui sépare le réel en catégories, le tao crée des correspondances entre les choses avec le sentiment d’une unité. C’est vraiment la religion de la nature. C’est par le corps que tu y rentres, par la pratique du souffle comme avec le Qi Gong. Le rôle de l’homme est de faire circuler l’énergie entre le Ciel et la Terre. Il y a une correspondance entre le microcosme et le macrocosme, le corps est un paysage. C’est à l’intérieur de toi que tu vas chercher à t’harmoniser avec l’univers.

Pour l’hindouisme, mon interrogation porte sur les sources de la non-violence gandhienne. Je démarre avec Rabindranath Tagore, qui montre que la spécificité du mode de développement indien est de s’être fait avec la nature, et non contre elle. Puis je présente le Veda, avec les mythes cosmogoniques, qui mettent en correspondance l’homme primordial (le Purusha) et le monde. J’explique ensuite comment l’école de Shankara à travers le concept de non-dualité (advaita) permet de penser l’unité du vivant autour du Brahman, cet Absolu qui est la réalité ultime de toute chose ; et pour finir je leur montre des extraits de « La Marche du sel » qui illustre bien la non-violence. Le lien se fait entre abstraction et histoire concrète.

Je termine avec le bouddhisme. Comme première initiation, je leur conseille le livre de Thich Nhat Hanh, Ce monde est tout ce que nous avons, qui explique de façon simple l’interdépendance de toutes choses. La notion de la non-dualité n’est pas facile pour les élèves, c’est un chemin. Ce qui me semble important, c’est de leur montrer qu’une fois fait le deuil de l’égo, on peut passer aux noces avec l’univers. La séparation entre sujet et objet n’existe plus, et donc entre soi et le monde, nous participons tous d’un grand « continuum ». Pour le bouddhisme du Grand Véhicule, nous avons à redécouvrir notre nature profonde (la nature de Bouddha), présente en tout être mais masquée par les illusions de l’ego.

Comment les étudiants réagissent-ils ?

Ils sont scotchés, et parfois impliqués personnellement. J’ai même fait faire de la méditation aux lycéens, ils étaient ravis, et très demandeurs ! Pour les évaluer, je leur demande des « rapports d’étonnement ». J’attends leur authenticité, leur engagement, pas un savoir qu’ils n’auraient pas le temps d’acquérir.

Voici en exemple un extrait d’un étudiant en école de commerce : « Je me suis à la fois retrouvé, et senti dépassé par la puissance de la pensée des indiens Kogis. Cette société précolombienne a beaucoup à nous apprendre, et pourrait peut-être nous apporter des solutions dans ce qui nous semble aujourd’hui un défi insurmontable : arriver à se développer en accord avec la nature et de manière durable. »

Mais au-delà de la théorie, comprennent-ils que la question écologique implique un vrai changement de relation au monde, notamment à la consommation matérielle ?
Si tu leurs sors une morale des gestes écologiques, c’est du réchauffé, de la sauce médiatique. Curieusement, ils comprennent beaucoup mieux les choses profondes. Et justement, voici l’enjeu véritable de mon cours… il est de dépasser le stade des gestes, pour placer le sujet de l’écologie au niveau ontologique. C’est-à-dire que l’écologie n’est rien d’autre que de s’interroger sur notre rapport au monde, sur notre « être-au-monde » pour reprendre l’expression de Heidegger.

Cela rejoint l’esprit du mouvement de la deep ecology (écologie profonde), fondé par le philosophe Arne Naess, auquel il oppose la shallow ecology (écologie de surface) qui ne s’intéresse qu’aux solutions techniques. Les élèves, oui, reconnaissent leur lien au matériel… Il s’agit de leur faire prendre conscience en profondeur de leur dépendance aux objets et désirs créés par cette société. La compréhension du sens du jeûne pour le climat par exemple…

Et du lien entre la vie spirituelle et les enjeux écologiques ?

Je me suis rendue compte d’une curieuse coïncidence sur l’étymologie des deux termes. « Religion » vient du verbe latin religare, qui signifie « relier ». Or la définition de l’écologie est exactement sur ce mode de la relation : la science des relations entre les êtres vivants et leur milieu. C’est la science du lien, au niveau de l’immanence. Qui t’empêche de dire qu’au niveau de l’immanence, il y a de l’invisible ? Merleau-Ponty, dans Le Visible et l’invisible, parle de la « chair du monde » à laquelle nous appartenons tous, la matière tramée d’invisibilité. Les deux termes ont donc une affinité naturelle. Oikos Logos, les mots grecs d’où vient « écologie », signifient la "science de la maison". Heidegger parlera d’habiter le monde. Cela n’implique-t-il pas d’habiter notre monde intérieur, en même temps que le monde extérieur ?

Le titre de ta thèse annonce une « conversion écologique ». Que veux-tu dire ?

La conversion, c’est l’unification de l’être, de la personne. L’enjeu, encore une fois, est de faire le lien… entre mon « moi quotidien » et cet « autre qui me porte ». C’est un mouvement qui englobe toute ton existence. Cette notion n’a pas qu’une connotation religieuse. Il y a deux stades pour décrire la conversion : la metanoia, la rupture, le changement de direction ; puis l’epistrophein, le mouvement de retour. C’est un arrachement qui ressource, qui te met en phase avec toi-même. Cette rupture est essentielle à la prise de conscience écologique, et permet d’atteindre une cohérence, un socle véritable.

On vient tous à l’écologie par des voies différentes, et c’est ce qui est beau, mais ensuite c’est ensemble que nous nous demandons : vers où allons-nous ? Cependant, le retournement ne se fait pas du jour au lendemain. Nous avons besoin de haltes, de « stations », comme dit l’Islam. L’unité se gagne progressivement. C’est en cela que ce chemin s’oppose au fascisme écologique, ou à l’intégrisme religieux. Toujours, prendre l’autre là où il en est.

Quelques mots pour finir… ?

Dans le taoïsme, on trouve une métaphore très parlante : l’image de la cruche. La cruche sert à remplir et à verser. Alors ce qui compte, ce n’est pas la forme, le contenant. L’important, c’est la qualité du vide qui permet de contenir. On est traversé par la vie, mais comment fait-on le vide, pour pouvoir accueillir à nouveau le monde, devenir le « miroir de l’univers » ? C’est là qu’on peut vraiment parler « d’écologie corporelle », c’est là peut-être aussi que se joue en partie le lien entre écologie et spiritualité :

« Connais le masculin, adhère au féminin, sois le Ravin du monde
Quiconque est le Ravin du monde, la vertu constante ne le quitte pas
Il retourne à l’état d’enfance »
Lao Tseu, Tao Tö King, XXVIII)

- Propos recueillis par Juliette Kempf
Pour aller plus loin…

- Arne Naess (avec David Rotenberg), Vers l’écologie profonde (Wildproject, 2009)
- Eric Julien, Les Indiens Kogis : la mémoire des possibles (Actes Sud, 2007)
- Thich Nhat Hanh, Ce monde est tout ce que nous avons (Le Courrier du livre, 2010)
- Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’invisible (Gallimard, 1979)
- Jean Bastaire, Pour un Christ vert (Salvador, 2007)
- Michel Hubaut, Chemins d’intériorité avec saint François (Editions franciscaines, 2012).

“Le cercle des petits philosophes”

Source : https://positivr.fr/le-cercle-des-petits-philosophes-documentaire-touchant/



Sorti en salle ce mercredi 17 avril, le documentaire de Cécile Denjean « Le cercle des petits philosophes » nous rappelle l’incroyable pouvoir de réflexion des enfants. Invités à méditer et à philosopher à l’occasion d’ateliers animés par le philosophe Frédéric Lenoir, ces élèves de 7 à 10 ans révèlent d’étonnantes capacités de réflexion et une vision de la vie aussi drôle que touchante.

« Pourquoi attendre la classe de terminale pour aborder le questionnement des thèmes existentiels : l’amour, le respect, le bonheur, le sens de la vie, les émotions, etc. ? » Sans attendre la réponse à sa propre question, le philosophe Frédéric Lenoir a décidé de mettre en place des ateliers de philosophie dans les écoles primaires. De ses échanges avec deux classes de région parisienne a été tiré ce documentaire à voir absolument.

Diffusé une première fois sur France 2 dans l’émission Infrarouge, en 2017, le documentaire a été adapté pour le cinéma. L’objectif ? Toucher un large public pour sensibiliser sur l’impact positif de la philosophie sur les plus jeunes. Lors de ces ateliers, les enfants apprennent à se concentrer grâce à la méditation et s’initient aux règles du débat d’idées. Un moyen essentiel pour les aider à développer une pensée personnelle explique le philosophe, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages.

« Aujourd’hui, dans un monde où il y a de plus en plus de confusions, les jeunes ne savent pas décrypter et hiérarchiser toutes les informations qui leur arrivent, aussi bien par les réseaux sociaux que par les réseaux classiques d’information. Ils sont donc de plus en plus perméables aux rumeurs et aux théories du complot qui circulent sur internet, aux endoctrinements de type religieux, politiques, et même consuméristes à travers la publicité. Il est donc nécessaire d’aider les enfants à avoir « une tête bien faite », comme dit Montaigne, plutôt qu’une tête « bien pleine ». De leur apprendre à distinguer, à discerner, à juger par eux-mêmes. »

Convaincu de l’importance d’une telle démarche, le philosophe a cofondé la Fondation SEVE (Savoir Etre et Vivre Ensemble) pour diffuser la pratique des ses ateliers au plus grand nombre et ainsi aider les jeunes à grandir en discernement et en humanité.

Quel est le sens de la vie ? Pourquoi meurt-on ? Qu’est-ce que l’amour ? Et si vous abordiez ces questions avec vos enfants ? Vous pourriez bien être surpris (et inspirés) par leurs réponses !

samedi 20 avril 2019

Quand habiter est inséparable de lutter


Source : Reporterre


« Habiter en lutte », du Collectif comm’un, réunit de nombreux récits, photographies, croquis et cartes inédites pour raconter l’évolution du territoire de la Zad de Notre-Dame-des-Landes, qui n’a pas fini de soulever les passions.
      Présentation du livre par Christophe Goby, journaliste à CQFD
On se rappellera longtemps que la lutte a débordé autour de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes lors de l’opération César, en octobre 2012. A partir de cette démonstration policière de démolition, une épopée de résistance s’est écrite dans la boue et les champs. D’abord par la lutte de jour comme de nuit, des zadistes et des paysans unis contre l’intervention et la destruction des lieux de vie, puis par le formidable élan de centaines de comités, ont construit des cabanes sur la Zad. 40.000 personnes sont venus les monter en novembre 2012 créant un nouvel imaginaire. La Zad est devenue le centre de la contestation politique, sociale et écologique en France. Le chant des bâtons en octobre 2016 a confirmé ce statut précaire.

Cet ouvrage revient sur les 40 années de la lutte dans le plus grand squat à ciel ouvert d’Europe qu’est devenu le bocage. Devenu le centre de ralliement de tous les contestataires du monde, il renvoie aux territoires zapatistes libérés. Il ne fait pas l’impasse sur les difficultés à vivre, habiter et lutter ensemble : construire pour mieux se défendre, même si le printemps des embrouilles a laissé des traces. Ce solide ouvrage comprend des cartes éclairantes et des photos. Sa chronologie révèle les temps forts sur ces terres où aucun aéroport ne se fera. Son fil rouge rappelle qu’ici on habite en luttant et inversement.

Habiter en lutte. Zad de Notre-Dame-des-Landes. Quarante ans de résistance, de auteur, éditions Le Passager clandestin, mars 2019, 256 p., 20 €

mercredi 10 avril 2019

Crise climatique : vers une école de la débrouille ?


Crise climatique : vers une école de la débrouille ?
https://www.franceculture.fr/emissions/du-grain-a-moudre/du-grain-a-moudre-emission-du-mercredi-20-mars-2019

Les générations futures en grève pour la planète
https://www.franceculture.fr/emissions/cultures-monde/enfances-en-danger-44-les-generations-futures-en-greve-pour-la-planete


Poème sur la dyslexie


« Je suis stupide
Personne ne dira jamais que
Je suis douée avec les mots
J’étais faite pour être géniale
C’est faux
Je suis un échec
Personne ne pourra jamais me convaincre de penser que
Je peux réussir dans la vie.»
Maintenant, lisez-le à l’envers.

Source : https://positivr.fr/10-ans-poeme-dyslexie

Une expérience radicale d'empathie

And this is what I tell my students: step outside of your tiny, little world. Step inside of the tiny, little world of somebody else. And then do it again and do it again and do it again. And suddenly, all these tiny, little worlds, they come together in this complex web. And they build a big, complex world. And suddenly, without realizing it, you're seeing the world differently. Everything has changed. Everything in your life has changed. And that's, of course, what this is about.




Effondrements et renaissances, ressentir, savoir, imaginer

https://blogs.letemps.ch/…/…/au-dela-du-grand-chambardement/?

Débat musical – « Effondrements et renaissances, ressentir, savoir, imaginer», c’était le thème d’un débat musical mardi 19 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne. Une initiative de la fondation Zoein avec Zhang Zhang, premier violon de l’Orchestre philharmonique de Monte Carlo et le guitariste Leopoldo Giannola, pour accompagner les réflexions du philosophe Dominique Bourg et du chercheur Pablo Servigne. Florilège d’émotion et de lucidité.


Extraits

Pablo Servigne, lui, nous invite à partager ce «sentiment océanique» vécu par l’écrivain Romain Rolland, qu’il a lui-même éprouvé, ce «quelque chose de fondamentalement bienveillant, de rassurant dans le fait de ne pas se sentir seul».
[...]
L’orateur nous invite à ne surtout pas mettre l’angoisse sous le tapis mais à l’accueillir. «Servez-lui une petite tisane et dites -lui: bon, on va passer un bon moment ensemble». C’est l’envers du déni.
[...]
si un bulldozer venait détruire ma maison avec mes enfants à l’intérieur je ne sais pas ce que je ferais».

«Cette histoire d’Orang-outan, poursuit Dominique Bourg, montre bien que les sentiments sont parfois plus forts que tout, et dépassent les frontières entre les espèces».
[...]
Autant d’événements qui ébranlent aussi bien notre raison que notre cœur. «En fait, et cela n’est jamais arrivé, la frontière qui séparait connaissance et émotion n’est plus possible».
[...]
«Accepter, dit Pablo Servigne, ce n’est pas un acte passif. C’est au contraire un renouveau, et paradoxalement un élan de vie à l’approche de la mort!»
[...]
«Nous prenons conscience qu’il est impossible de développer notre humanité sans les Orang-outan, les arbres, les rivières, les nuages, le soleil».
[...]
«Prendre soin» de l’autre. L’expression revient à maintes reprises dans la bouche de Pablo Servigne. Cette prise de soin vaut également pour l’humanité toute entière.
[...]
«Regardez ce violon, s’émerveille ensuite Zhang Zhang, il est très beau. Il a été fabriqué à Turin il y a 130 ans. Au tout début, c’était une graine devenue un arbre qui a poussé grâce au soleil et à l’eau. Puis, une fois cet arbre coupé, un luthier en a fait un violon qui va durer des centaines d’années. Si l’homme peut créer des armes de destruction massive, il peut aussi faire chanter les arbres».

Tout ce que nous partageons

VO [fr] : http://www.culturepub.fr/videos/tv-2-tout-ce-que-nous-partageons/


Et je choisis de vivre



Revivre après avoir perdu son enfant : Le voyage intiatique d'Amande
Réalisé par Nans Thomassey & Damien BOYER ORAWA PRODUCTION


dimanche 24 mars 2019

L'école de la liberté


Extrait de "L'école de la liberté" Daniel GREENBERG
"Comment les enfants grandissaient-ils avant d'être happés par les écoles, ce qui a débuté il y a cent soixante quinze ans environ ? Ils vivaient tout simplement dans la communauté ; ils apprenaient en observant d'autres enfants et les adultes, et en essayant de reproduire ce qu'ils avaient observé. En outre, les enfants étaient traités comme des personnes à part entière, dès leur plus jeune âge. On leur confiait des responsabilités dès qu'ils étaient en mesure de les assumer.
[...]
Alors, comment la pédagogie et le développement naturel de l'enfant se sont-ils emmêlés ? Pour le comprendre, nous devons regarder la révolution industrielle, qui a fondamentalement modifié la société.
[...]

"L'avènement de la révolution industrielle a constitué pour la société un sérieux problème. Aucun être humain normal ne souhaite réellement un travail qui l'oblige à se comporter comme une machine. Comment faire pour créer des millions de personnes disposées à cela, de manière à ce que nous puissions tous avoir une vie meilleure grâce à une économie industrielle florissante ? La solution résidait dans la pédagogie. Il fallait faire appel à un l'éducation pour prendre le contrôle de ces enfants - pas ceux de l'élite, mais la masse des enfants ordinaires -, pour leur apprendre le type de comportement et d'aptitudes rudimentaires qui n'ont rien à voir avec ce dont ils avaient besoin pour s'épanouir dans l'ère pré-industrielle. Et parmi toutes ces nouvelles aptitudes, la principale était celle, totalement contre nature, qui consiste à pouvoir fonctionner comme un automate humain. Ce qui est beaucoup demandé !
Y parvenir exige deux choses. Premièrement, vous devez briser leur esprit libre. Vous devez les forcer à rester assis, immobiles, à la même place, à se mettre en rang, à toujours faire ce que vous leur dites de faire. A ne plus courir tous les sens. Il n'est plus question d'être libre, plus question de faire ce qu'on veut, plus question de donner libre cours à sa curiosité - il faut uniquement accepter la discipline stricte. Tout le monde fait désormais la même chose tout le temps, et on est puni si on ne se conforme pas. Deuxièmement, il faut leur apprendre les bases :  lire, écrire, compter. Il faut leur apprendre à lire, parce qu'il leur faudra lire les instructions. Il faut leur apprendre à écrire, pour qu'ils puissent accomplir les tâches administratives nécessaires. Il faut leur apprendre l'arithmétique pour qu'ils soient à l'aise avec les poids et mesures, de manière à pouvoir tenir les livres des comptes basiques qu'exige l'économie industrielle. Ce sont les 3 compétences de base pour l'industrie et elles ont constitué le coeur du curriculum pédagogique. Elles ont peu de choses à voir avec la survie d'avant l'ère industrielle ou avec la vie elle-même. Qui a besoin des maths ? Qui a besoin de lire ou d'écrire ? Tout au long de l'histoire, pratiquement personne ne savait lire ni écrire, pas même les rois et les généraux. En fait, il n'y avait que quelques rares spécialistes qui lisaient et écrivaient pour tout le monde. Pour l'économie industrielle, tout cela a dû changer."

mercredi 6 mars 2019

Technique et technologie


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Nous, Pièces et main d’œuvre, avons toujours opposé la « technique » - « l’art de » (gr. tekhnê), l’art de faire un feu ou un marteau, le « savoir-faire » - consubstantielle à l’hominisation, et avec laquelle nous n’avons aucune querelle ; et la technologie (nom forgé en 1829 par Bigelow). C’est-à-dire le machinisme industriel et les systèmes de machines, comme les hauts fourneaux ou les marteaux-pilons. La technologie est le produit des noces du capital et de la science, apparue à la fin du XVIIIe siècle pour servir l’essor des forces productives/destructives et la volonté de puissance de la technocratie. Avec les conséquences que chacun peut aujourd’hui voir par lui-même, non seulement pour les bases naturelles de notre vie, mais en termes d’asservissement et d’aliénation à la machinerie technosociale (1). De la technique à la technologie, il y a rupture et saut qualitatif.
Cette opposition qui fait appel aux notions de « seuil » et de « passage à la limite », recoupe celle établie par Ivan Illich dans La Convivialité, entre technique vernaculaire (autonome) et technologie hétéronome (autoritaire).
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jeudi 28 février 2019

Apprendre par soi-même, avec les autres, dans le monde

Source : https://grandirautrement.com/apprendre-par-soi-meme-avec-les-autres-dans-le-monde/


Quand on entend parler d’instruction en famille, on pense souvent « école à la maison ». En réalité, il existe autant de façons de vivre l’instruction en famille que de familles. Certaines familles suivent le programme scolaire, d’autres appliquent des pédagogies alternatives. D’autres encore font le choix de ne définir aucune trame, de ne suivre aucun programme, de n’appliquer aucune pédagogie particulière : elles pratiquent le unschooling. Mélissa Plavis nous en parle dans un ouvrage très intéressant, premier livre français sur le sujet.

Pour reprendre la définition de Mélissa Plavis, « le unschooling apparaît comme une modalité d’instruction hors école qui privilégie les apprentissages autogérés et présuppose que les apprentissages informels ont une place importante dans l’instruction et l’éducation (p. 151) ». Les apprentissages informels sont « implicites et insaisissables », souvent « non-conscients et non-intentionnels », ne sont « ni structurés ni organisés et se font dans la vie quotidienne ou dans n’importe quelle activité mise en place par habitude, par intérêt ou par nécessité ».
C’est un choix qui ne va pas de soi. Lâcher prise, faire confiance à son enfant et à ses apprentissages n’est pas chose aisée. Dans une société où les apprentissages sont organisés, minutés, évalués, jugés, il n’est pas simple d’accepter de laisser son enfant apprendre à son rythme. Et assez rares sont, d’ailleurs, les parents qui ont commencé d’emblée par le unschooling. Comme le montrent les nombreux témoignages de parents qui étayent et enrichissent Apprendre par soi-même, avec les autres, dans le monde, le unschooling est souvent le résultat d’un cheminement, d’une observation de l’enfant, de ses capacités à apprendre seul, de son enthousiasme naturel. Parfois, c’est un lâcher-prise, presque un abandon quand on tenait à faire suivre un programme à un enfant et que celui-ci oppose une résistance farouche. C’est, dans tous les cas, une véritable déscolarisation du parent et pas seulement de l’enfant (si ce dernier a connu l’école). La déscolarisation est un « déformatage, un changement de paradigme de pensée et de vivre (p. 30) ». Choisir le unschooling, c’est s’adapter, constamment, aux besoins de chacun. Un mode de fonctionnement peut convenir à un moment et pas à un autre. Le unschooling n’est pas figé : c’est pourquoi il est source d’une grande liberté pour chaque membre de la famille. La seule règle est de n’imposer aucun enseignement. Il est même possible, contrairement à une idée largement répandue, de suivre un enseignement formel lorsque c’est souhaité par l’apprenant. Mélissa Plavis cite à plusieurs reprises une phrase de Jacques Rancière qui affirme que « l’instruction ne se donne pas, elle se prend2 », rendant hommage à Joseph Jacotot qui, d’après son expérience de l’enseignement, concluait que « l’instruction est comme la liberté : cela ne se donne pas, cela se prend ». Ce qui résume très bien le principe de base du unschooling.

Déconstruction des clichés

S’appuyant sur de nombreux ouvrages et témoignages, l’auteure s’applique à déconstruire les clichés qui collent au unschooling. Questionnant la notion de pédagogie, elle remet en cause le rapport de domination présent dans les relations enseignant-enseigné et parent-enfant. Le unschooling s’appuie sur une relation horizontale et non verticale. Il s’agit pour les parents de « mettre de côté le pouvoir qu’ils ont sur leurs enfants tout en se réappropriant leur propre pouvoir d’agir (p. 49) ».
Elle réfute aussi l’idée qu’il faut venir d’un milieu aisé et diplômé pour pratiquer le unschooling. Le unschooling est accessible à tous dès qu’on le souhaite (même s’il implique généralement de changer son mode de vie). Ce n’est pas parce qu’un parent n’est pas compétent dans un domaine que l’enfant ne le sera pas : l’enfant peut apprendre seul, à l’aide de supports, il apprend par immersion dans un milieu, par l’expérience, grâce à ses rencontres. Les parents ne sont pas les seuls facteurs de transmission : l’enfant évolue dans le monde. Il apprend seul mais avec les autres (les enfants non-sco ont souvent un large réseau social). Et les parents peuvent toujours, s’ils le souhaitent, apprendre avec leur enfant.
Autre inquiétude : mais comment apprennent-ils à lire, écrire, compter ? Mélissa Plavis montre que les expériences sont multiples. Certains enfants apprennent très tôt, d’autres tard, mais ce qui est certain, c’est que tous apprennent à lire, écrire et compter un jour ou l’autre. L’envie ou la nécessité sont les moteurs des apprentissages : ce qui paraît indispensable à l’école peut sembler inutile pour un unschooler. « Qui décide ce qu’on doit savoir et ne doit pas savoir ? Et ce, sur quel critère ? Ne devons-nous pas apprendre, ou simplement n’apprenons-nous pas, ce qui nous est nécessaire quand cela l’est ? (p. 93) »
Enfin, l’auteure aborde l’« épouvantail idéologique » qui veut que l’IEF3 soit un nouvel asservissement de la femme, confinée dans son foyer alors que la société d’aujourd’hui voudrait qu’elle mette ses enfants à l’école pour aller travailler. Se conformer à l’idéal masculin pour « se libérer » est un leurre, et vivre en femme libre signifie faire des choix en accord avec ce qu’on aspire à être et à devenir. « Recréer » les règles, et non se conformer à celles d’une société menée par les hommes, permet de sortir d’une société basée sur la domination et l’oppression. « Si les femmes […] se retrouvent à ne pas travailler au sens patriarcal du terme et si, en plus et surtout, elles ne le souhaitent pas et sont satisfaites de cette situation, alors ne pas trouver d’employeur n’est pas une manière de rester opprimée, mais devient une manière de reconstruire un modèle de vie durable et solidaire (p. 110) ». Sortir du système capitaliste, travailler en indépendante, bénévolement, travailler pour soi, pour sa famille, son foyer, par choix, relève de l’écoféminisme : « […] il s’agit pour les femmes d’envisager leurs modes de vie comme des modèles possibles pour le monde vers une perspective de subsistance et non une perspective de production (p. 109) ».

« Une micropolitique citoyenne, écologique et sociale »

Le unschooling serait donc cohérent avec l’écoféminisme. Sortir d’un schéma d’oppression et de domination participe, selon Mélissa Plavis, « à la construction d’un nouveau paradigme écologique » qui valorise de « nouveaux modes de vie soutenables » et « participe à faciliter l’émancipation des enfants par eux-mêmes (p. 113) ». Agathe résume son choix du unschooling ainsi : « J’ai fait le choix du unschooling pour mes enfants, et par là j’ai fait le choix de les élever vers une société égalitaire, équitable et respectueuse, respectant nos besoins, nos envies et offrant à chacun-e la place qu’il mérite : celle dont il rêve (p. 106) ». Le unschooling n’est donc pas un simple choix pédagogique : c’est un véritable engagement politique.
Parce qu’il s’agit de réapprendre à vivre ensemble, en famille mais aussi au sein du monde, et parce que les unschoolers considèrent que tout est apprentissage et que les occasions d’apprendre sont partout, le unschooling est écologique, puisqu’il suit les mêmes principes que la permaculture : évoluer en harmonie avec son milieu, naturellement, sans entraves, chaque élément profitant des bienfaits de ceux qui l’entourent. Le unschooling, c’est « prendre soin ». De soi, des autres, de son environnement. C’est vivre ses propres choix, sans chercher à dominer l’autre ou son environnement. Il implique donc un véritable travail sur soi puisqu’il nécessite que l’on se réapproprie son pouvoir d’agir en abandonnant l’idée d’exercer un quelconque pouvoir sur les autres. Une utopie ? Peut-être, mais « une utopie concrète, […] vivant au sein de la société, en son cœur (p. 49) ».



1  Sauf mention contraire, toutes les citations dans cet article sont issues du livre Apprendre par soi-même, avec les autres, dans le monde, Mélissa Plavis, éditions Le Hêtre Myriadis (2017).
2 Le Maître ignorant, Jacques Rancière, Éditions 10×18 (2004).
3 Instruction en famille.

Les racines de la violence

Source : https://www.alice-miller.com/les-racines-de-la-violence/


Les racines de la violence
12 points

Depuis quelques années, il est scientifiquement prouvé que les effets dévastateurs des traumatismes infligés à l’enfant se répercutent inévitablement sur la société. Cette vérité concerne chaque individu pris isolément et devrait – si elle était suffisamment connue – conduire à modifier fondamentalement notre société, et surtout à nous libérer de l’escalade aveugle de la violence. Les points suivants voudraient préciser cette thèse :

  1.     Tout enfant vient au monde pour s’épanouir, se développer, aimer, exprimer ses besoins et ses sentiments.
  2.     Pour s’épanouir, l’enfant a besoin du respect et de la protection des adultes, qui le prennent au sérieux, l’aiment et l’aident à s’orienter.
  3.     Lorsque l’enfant est exploité pour satisfaire les besoins de l’adulte, lorsqu’il est battu, puni, manipulé, négligé, qu’on abuse de lui et qu’on le trompe, sans que jamais un témoin n’intervienne, son intégrité subit une blessure inguérissable.
  4.     La réaction normale à sa blessure serait la colère et la douleur. Mais, dans la solitude, l’expérience de la douleur lui serait insupportable, et la colère lui est interdite. Il n’a d’autre solution que de réprimer ses sentiments, de refouler le souvenir du traumatisme et d’idéaliser ses agresseurs. Plus tard, il ne sait plus ce qu’on lui a fait.
  5.     Ces sentiments de colère, d’impuissance, de désespoir, de nostalgie, d’angoisse et de douleur, coupés de leur véritable origine, trouvent malgré tout à s’exprimer au travers d’actes destructeurs, dirigés contre les autres (criminalité, génocide) ou contre soi-même (toxicomanie, alcoolisme, prostitution, troubles psychiques, suicide).
  6.     Devenu parent, on prend souvent pour victime ses propres enfants, qui ont une fonction de bouc émissaire: persécution pleinement légitimée par notre société, où elle jouit même d’un certain prestige dès lors qu’elle se pare du titre d’éducation. Le drame, c’est que le père ou la mère maltraite son enfant pour ne pas ressentir ce que lui ont fait ses propres parents. Les racines de la future violence sont alors en place.
  7.     Pour qu’un enfant maltraité ne devienne ni criminel, ni malade mental, il faut qu’il rencontre au moins une fois dans sa vie quelqu’un qui sache pertinemment que ce n’est pas lui, mais son entourage qui est malade. C’est dans cette mesure que la lucidité ou l’absence de lucidité de la société peut aider à sauver la vie ou contribuer à la détruire. Ce sera la responsabilité du personnel d’assistance sociale, des thérapeutes, des enseignants, des psychiatres, des médecins, des fonctionnaires, des infirmières.
  8.     Jusqu’à présent, la société a soutenu les adultes et accusé les victimes. Elle a été confortée dans son aveuglement par des théories qui, parfaitement conformes aux théories de l’éducation de nos arrière-grands-parents, voient en l’enfant un être sournois, animé de mauvais instincts, fabulateur, qui agresse ses parents innocents ou les désire sexuellement. La vérité, c’est que tout enfant a tendance à se sentir lui-même coupable de la cruauté de ses parents. Les aimant toujours, il les décharge ainsi de leur responsabilité.
  9.     Depuis quelques années seulement, l’application de nouvelles méthodes thérapeutiques a permis de prouver que les expériences traumatiques de l’enfance, refoulées, sont inscrites dans l’organisme, et qu’elles se répercutent inconsciemment sur la vie entière de l’individu. De plus, des ordinateurs qui ont enregistré les réactions de l’enfant dans le ventre de sa mère ont révélé que le bébé sent et apprend, dès le tout début de sa vie, la tendresse aussi bien que la cruauté.
  10.     Dans cette nouvelle optique, tout comportement absurde révèle sa logique jusqu’alors cachée, dès l’instant où les expériences traumatiques de l’enfance ne restent plus dans l’ombre.
  11.     Dès que nous serons sensibilisés aux traumatismes de l’enfance et à leurs effets, un terme sera mis à la perpétuation de la violence de génération en génération.
  12.     Les enfants dont l’intégrité n’a pas été atteinte, qui ont trouvé auprès de leurs parents la protection, le respect et la sincérité dont ils avaient besoin, seront des adolescents et des adultes intelligents, sensibles, compréhensifs et ouverts. Ils aimeront la vie et n’éprouveront pas le besoin de porter tort aux autres ni à eux-mêmes, encore moins de se suicider. Ils utiliseront leur force uniquement pour se défendre. Ils seront tout naturellement portés à respecter et à protéger les plus faibles, et par conséquent leurs propres enfants, parce qu’ils auront eux-mêmes fait l’expérience de ce respect et de cette protection, et que c’est ce souvenir-là, et non celui de la cruauté, qui sera inscrit en eux.

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vendredi 15 février 2019

Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes

Par Pierre Ducrozet, écrivain, auteur de «l'Invention des corps» — 14 février 2019


Greta Thunberg, Emma González, Anuna De Wever… Partout, des adolescentes se lèvent, tandis que les derniers feux du vieux monde, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. Un récit de l’écrivain Pierre Ducrozet.

    Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes

La voix, c’est d’abord la voix qui les a saisis. Dans un corps de fillette, a priori ça colle pas. Une voix métallique, effilée comme une lame, tremblante, mais pas de stress ou de timidité, non, de rage, d’une rage froide prête à les submerger. Puis ce furent les mots. «Vous n’êtes pas assez matures pour dire les choses telles qu’elles sont. Jusqu’à ce fardeau-là, vous nous le laissez à nous, enfants. […] Notre civilisation est sacrifiée pour qu’une poignée de personnes puissent continuer à amasser un maximum d’argent.» Remarquable renversement sémantique : vous, adultes, gouvernants, patrons ou consommateurs radieux, êtes les inconscients, les immatures. Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes, puisque vous êtes visiblement incapables de faire quoi que ce soit de neuf avec ce volant. «Le vrai changement arrive, que cela vous plaise ou non.» Elle quitte la scène et disparaît.

Ainsi le monde entier découvrait-il, en décembre dernier, à la COP 24 de Katowice, Greta Thunberg, 15 ans, aujourd’hui 16. Depuis le mois d’août, elle faisait la grève de l’école, tous les vendredis, se postant devant le Parlement suédois avec son carton «Grève pour le climat». Elle était seule le premier jour, ils sont des dizaines de milliers aujourd’hui, écoliers, lycéens et étudiants, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Australie, à se lever chaque jour, ou chaque semaine, pour prendre les rues de leur ville. A Davos, en janvier, devant les patrons du monde entier réunis, Greta Thunberg est remontée sur scène. Son calme, sa puissance, la lucidité de son regard et de son discours ont à nouveau saisi l’assemblée. Pour la première fois, les enfants nés avec le siècle prennent la parole. Et les fils repus du XXe siècle les écoutent, interdits, troublés par le monstre qu’ils ont eux-mêmes engendré. A 16 ans, eux, ils s’amusaient, profitant des ressources infinies d’un monde en expansion. La petite Greta ne rit pas. Elle n’en a pas le loisir.

Pour la première fois, on visualise ce que c’est que la destruction d’un monde : c’est une enfant de 16 ans qui ne voit plus l’intérêt d’aller à l’école puisqu’il n’y a peut-être rien au-delà. Jusque-là, on avait les coraux et les animaux, mais leur cri est trop ténu à nos oreilles. Ah et puis l’été dernier, c’est vrai, on a eu légèrement chaud. Ok. Mais ces enfants, là, qui brûleront vif, regardent leurs parents dans les yeux et leur disent : merci.

La grande césure commence à s’opérer ; partout, des enfants et des adolescents se lèvent, principalement des filles et des jeunes femmes, dans des mouvements qui refusent souvent de porter des leaders ; de l’autre, les derniers feux du vieux monde, toujours plus croulant et hideux, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent aux oripeaux de démocratie carbone et à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. La vague qui vient contre celle qui se cabre et retient. Même si ce sera lent, le combat finira nécessairement par pencher dans le sens de ce qui est en mouvement.

Les deux révolutions du siècle se rejoignent dans cette vague : ce sont surtout des femmes qui s’emparent de ce combat pour la planète. Ce n’est bien sûr pas un hasard : c’est le monde du pétrole, de la politique à la papa, celui du patriarcat et du capital avançant main dans la main, qui nous a jetés là.

En février 2018, au lendemain de la tuerie de Parkland, les Etats-Unis découvraient, médusés, le crâne rasé d’une fille de 18 ans, Emma González, qui, le poing levé, la voix perçante, hurlait à Trump de modifier le deuxième amendement sur le port d’armes. A ses côtés, toute une génération d’activistes 2.0 s’empare de l’objet politique avec une approche entièrement neuve. En novembre dernier, une nouvelle députée est élue au Congrès : Alexandria Ocasio-Cortez, née il y a vingt-neuf ans dans le Bronx, d’un père américain et d’une mère portoricaine, qui débarque comme un ouragan à Washington. Brillante, radicale, elle bouscule les pratiques politiques et vient de proposer un «Green New Deal», ambitieux programme visant à atteindre 100 % d’énergies propres et renouvelables d’ici à 2035, financé notamment par la taxation des grandes fortunes à 70 %, ce qui pourrait rapporter autour de 70 milliards de dollars chaque année. Au Royaume-Uni, un mouvement de désobéissance civile non-violent, «Extinction Rebellion», né en octobre, prend en quelques semaines une ampleur inattendue jusqu’à devenir un phénomène mondial, porté par ce même désir de changement radical et de rénovation des pratiques. Pendant que l’arrière-garde traîne, renâcle, pendant que les gouvernements du monde entier, dont le français, proposent de petits arrangements avec le système économique et politique qui a pourtant montré l’ampleur de son échec, une nouvelle génération assume le fait qu’il faudra tout changer, et qu’ils devront le faire eux-mêmes. Ils n’attendent plus rien de leurs parents, qui les ont mis au monde en le détruisant.

Et, comme toujours, ce sont aussi les corps qui font scandale. Alexandria Ocasio-Cortez danse avec volupté sur une vidéo retrouvée : scandale, ce n’est pas là le rôle d’une femme politique ; Emma González se rase le crâne, affirme sa bisexualité, crie sa rage, apostrophe le Président : scandale ; Greta Thunberg, autiste Asperger et nattes tressées, parle depuis un autre corps que le sien, elle n’est pas à elle, elle est d’ailleurs sans doute à la botte du marché, et puis elle devrait être à l’école de toute façon. Anuna De Wever, 17 ans, l’une des lycéennes qui mènent la fronde, chaque jour plus massive, en Belgique, refuse d’être cataloguée dans un genre. Les frontières se gomment jusque dans ces corps transnationaux, transgenres, transluttes, à l’intérieur desquels tous les fronts naturellement se rejoignent.

«Je ne veux pas de votre espoir. Je veux que vous paniquiez», souffle la voix.

Ces enfants nés avec le siècle n’ont pas besoin de l’imagination qui a fait défaut à leurs parents pour comprendre l’ampleur du combat qui sera le leur. Ils ne parlent pas contre ou en faveur, ils parlent à la place de tout ce qui tombe.

Ils savent que le simple sauvetage du navire n’intéresse personne. En revanche, réinventer des modes d’existence, refonder une manière d’être au monde, élaborer un nouveau pacte naturel, une nouvelle éthique, n’est-ce pas passionnant ? Si l’on prend la crise écologique comme une planche d’appel et une occasion d’explorer à nouveau les territoires, de réinvestir le monde autrement, alors on transforme la menace en défi, et la peur en quête.

En pleine crispation sur les frontières, les nations, le local, toutes choses qui ont cessé d’être valides, les enfants du siècle pensent mouvement et globalité ; et la maîtrise des outils numériques leur permet d’essaimer leurs actions avec une vitesse et une efficacité nouvelles.

Un monde se refuse toujours, par définition, à mourir. Lorsqu’il le fait finalement, il emporte avec lui ses valeurs, ses beautés, ses défaites. Un autre monde le remplace, ni meilleur, ni pire. Pour la première fois, dans ce parcours chaotique et fougueux de l’Homo sapiens, le monde qui arrive sera pire que le précédent. Notre espèce vient de subir sa plus grande blessure narcissique, peut-être pire encore que celles infligées par Copernic, Darwin ou Freud : la nouvelle, scandaleuse, qu’elle a participé à sa propre destruction et à celle de tout ce qui l’entoure. Elle tarde, à dessein, et comme par protection, à intégrer cette défaite ontologique. Les bras chargés de soutenir ce nouveau monde devront à la fois le modifier entièrement, repenser une manière d’être aux choses et la mettre en œuvre, mais ils devront aussi assimiler cette défaite de l’esprit, de tout ce qui avait porté la modernité : progrès, foi en la raison et dans les capacités de l’être humain. La tâche est immense et complexe. Et pourtant, devant ces corps, cet élan, on suppose qu’ils en seront capables.

mardi 5 février 2019

Félix Guattari - Les Trois Écologies

Félix Guattari dans son ouvrage, "Les trois écologies" (Paris, Galilée, 1989), développe la notion "d'écosophie" qui repose sur trois écologies. La première, environnementale, est la démarche écologique ordinaire. La seconde, l'écologie sociale, consiste à s'opposer au capitalisme mondial intégré, en recréant des espaces d'économie individuelle, autonome, et des rapports sociaux ou familiaux "réinventés” ; enfin l'écologie mentale qui, pour Guattari l'expert en psychanalyse, permet la réhabilitation de la subjectivité, de la singularité.

F. Guattari montre que l'écologie environnementale devrait être pensée d'un seul tenant avec l'écologie sociale et l'écologie mentale, à travers une "écosophie" de caractère éthico-politique. Nous présentons ici un extrait d’un autre texte, que Le Monde diplomatique a présenté comme une sorte de "testament philosophique". La réflexion y est ambitieuse et totalisante. Elle centre néanmoins son analyse sur l’importance de la singularité de chacun d’entre nous, en nous et face aux autres. Une façon bien à lui de concevoir la place de l’individu dans notre société.




http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2868

http://1libertaire.free.fr/guattari1.html

http://www.etopia.be/IMG/pdf/r7_prignot_web.pdf

http://www.multitudes.net/les-trois-ecologies/

vendredi 25 janvier 2019

La fin du monde

Source : https://lesjours.fr/obsessions/collapsologie-effondrement/

Nous sommes sur le « Titanic », la mort de notre civilisation nous fait face. La faute au changement climatique, à l’extinction de la biodiversité, à la raréfaction du pétrole… Les décideurs de la planète martèlent qu’il faut virer de bord mais personne n’ose s’emparer du gouvernail. Les passagers crient dans le vide. Quelques-uns, à la fois déprimés et stoïques, ne pensent qu’à freiner pour atténuer le choc et à trouver des chaloupes pour ceux qui y survivront. Cette obsession s’intéresse à l’effondrement d’un monde, le nôtre, au pourquoi, au comment, à l’après.

Par François Meurisse


Chers jouristes, bonne dernière année normale. 2019 sera la dernière à ressembler à la précédente (mais plutôt en pire). C’est en tout cas l’avis de l’ancien ministre de l’Environnement Vert Yves Cochet, qui écrivait ceci dans Libération, en août dernier : « La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécue l’humanité en si peu de temps. À quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), le début d’une renaissance (2040-2050). » Tout ça du fait du « dépassement irrépressible et irréversible de certains seuils géo-bio-physiques globaux ». En clair, à cause de l’association de malfaiteurs entre changement climatique, disparition de la biodiversité, épuisement des ressources, recul des glaciers, acidification des océans, fragilité du système financier mondial… À l’arrivée, c’est un effondrement civilisationnel qui nous pend au nez, un « processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ». Brrrr !


Cette définition, Yves Cochet l’a forgée dès 2011 pour l’institut Momentum, un think tank spécialisé dans la prospective dont il est le président. En ce début d’année, il persiste et signe. Nous sommes aux portes d’un « effondrement systémique et mondial, qui touche tous les aspects de la vie publique », affirme-t-il aux Jours. « Avec toujours plus de technologie, plus de marché, plus de libéralisme, plus de ce qu’on a déjà et qui est un échec, ça va marcher ? Non ! On va crever. »

Terrifiant, certes, mais ça ne l’empêche pas de se marrer à intervalles réguliers : « Bon, quand j’ai écrit “en 2020”, c’est le scénario que je pense le plus probable, mais je ne suis pas à cinq ans près ! » Patientons donc, pour voir les cinq stades de l’effondrement – financier, économique, politique, social et culturel – modélisés par un autre penseur du collapse, l’ingénieur russo-américain Dmitry Orlov. Car oui, la fin de notre civilisation industrielle, la fin de ce monde, est désormais un secteur de recherche de plus en plus prisé, rempli de scientifiques, de militants, d’artistes et de simples citoyens angoissés, persuadés qu’il est trop tard pour éviter le choc, qu’il vaut mieux chercher à freiner le plus fort possible pour l’atténuer et à préparer la vie d’après… pour les survivants.

Érosion
Des personnes ont perdu leur maison au bord d’une rivière en raison de l’érosion à Soriotpur, au Bangladesh, en août 2018 — Photo Chowdhury Zakir Hossain/Barcroft Media/Abaca.
L’hypothèse est-elle réaliste, pessimiste, catastrophiste ou simplement lucide ? Qu’importe finalement, tant il est impossible de dire qu’elle est aujourd’hui totalement insensée. Flash-back. 2018 aura accouché d’un pavé du Giec flippant, d’une étude sur l’extinction de masse des vertébrés (-60 % en quarante ans), d’une autre sur celle des insectes (-75 % en vingt-cinq ans en Allemagne), d’un rapport sur une sorte d’effet cocktail chez mademoiselle la Terre qui pourrait la transformer en étuve. Le 7 septembre, 700 scientifiques français lançaient un SOS en une de Libération face à « l’urgence climatique ». Un appel qui répondait au cri d’alarme sur l’état de la planète de 15 364 scientifiques de 184 pays, paru en novembre 2017 dans la revue BioScience, puis, en France, dans Le Monde. En novembre, des maisons se fissuraient dans l’Essonne à cause de fortes pluies suivies d’un épisode de sécheresse… Tous les jours, un événement ou un travail scientifique va dans le sens de l’effondrement. Les prochains épisodes de cette obsession vous en apporteront la preuve.

Dans la sphère publique, on nage en plein paradoxe : autant les décideurs se cachent les yeux face aux signaux dramatiques, autant l’expression « fin du monde » est devenue la tarte à la crème de toute intervention médiatique d’un politique ces derniers mois – associée le plus souvent à son pendant « fin du mois » dans le cadre du mouvement des gilets jaunes. Quant au mot « effondrement », dans l’actualité, s’il a fait référence aux morts de la rue d’Aubagne à Marseille le 5 novembre, on lui accole de plus en plus souvent « … de notre civilisation » – et pas seulement de la part de réacs patentés en furie contre la « théorie du genre » et l’écriture inclusive. Vous pouvez me croire sur parole, cela fait plus d’un an que j’ai une recherche enregistrée avec ce mot sur Twitter et que je la consulte tous les jours.

NYSELa Bourse de New York en 2015 — Photo Wang Lei/Xinhua/Réa.
En tant que journaliste éditeur, je me complais dans le secret des espaces insécables bien placées (oui, c’est féminin) plutôt que dans la chronique personnelle, mais l’effondrement m’oblige un instant à écrire à la première personne. Car la perspective est nécessairement intime, pleine de stress, de doutes et d’interrogations. Je dois avouer que depuis trois ans, je suis complètement obsédé par la question. Quel joyeux drille, n’est-ce pas ? Comment tout a commencé ? Par Comment tout peut s’effondrer. Cet essai, signé Pablo Servigne et Raphaël Stevens (Le Seuil, 2015) et sous-titré Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, ne m’a pourtant rien appris. Ou presque rien. À l’époque, je travaillais depuis six ans pour le mensuel écolo Terra eco et j’avais édité de nombreux très bons papiers pleins de lucidité et de trouille (je vous conseille celui-ci et celui-là). Et puis, le climat détraqué, les bestioles et les banquises qui disparaissent, l’appauvrissement de la couche d’ozone et l’inaction des politiques, je connaissais, merci, c’était le quotidien de notre petite rédaction. En revanche, le travail de synthèse des deux auteurs, scientifiques de formation, était remarquable et novateur. Car, en inventant la « collapsologie », une « science » interdisciplinaire qui étudie tous les aspects liés à l’effondrement de notre « civilisation thermo-industrielle », ils mettaient des mots sur un sentiment diffus et lui offraient une sorte de porte de sortie, fût-elle sombre.
J’ai compris qu’il y avait quelque chose lorsque les grands médias s’y sont intéressés, lorsque les gens se sont emparés du mot collapsologie sur les réseaux sociaux, lorsque des universitaires se sont mis à l’étudier, lorsqu’il est passé dans le langage courant.

Pablo Servigne, collapsologue
« Ces questions ne sont pas nouvelles, mais elles restaient confinées aux milieux écologistes radicaux, aux survivalistes et aux scientifiques qui les étudient, explique aux Jours Pablo Servigne. J’ai compris qu’il y avait quelque chose lorsque les grands médias s’y sont intéressés, lorsque les gens se sont emparés du mot [collapsologie] sur les réseaux sociaux, lorsque des universitaires se sont mis à l’étudier, lorsqu’il est passé dans le langage courant. » De fait, la collapsologie séduit et explose : Comment tout peut s’effondrer se dirige vers les 50 000 ventes et squatte encore le top 50 livres d’Amazon, près de quatre ans après sa sortie. Et la figure même de Pablo Servigne émerge. Il a coécrit Une autre fin du monde est possible (Le Seuil, 2018), suite du best-seller de 2015, il est le seul non-Youtubeur… de la vidéo des Youtubeurs rassemblés sous la bannière écolo #IlEstEncoreTemps, ses conférences affichent complet, tout comme des événements dont il est le principal invité, comme le récent « Tribunal pour les générations futures » spécial collapsologues organisé récemment à Paris par le magazine Usbek & Rica.

TempêteUne route détruite par les inondations provoquées par la tempête tropicale Florence à Charlotte, aux États-Unis, en 2018 — Photo Nate Orlowski/Zuma/Réa.
Ses travaux, eux, essaiment : on citera le podcast de référence Présages d’Alexia Soyeux, un autre intitulé Sismique, la websérie [NEXT] de Clément Montfort, les groupes Facebook « L’effondrement » ou « La collapso heureuse », sans parler d’un autre essai, signé Julien Wosnitza, au titre un rien opportuniste : Pourquoi tout va s’effondrer (Les Liens qui libèrent, 2018). N’en jetez plus.
Si le succès de la théorie est là, c’est aussi, au-delà de la pertinence de l’analyse, parce qu’elle propose une narration d’une puissance folle. Comme s’amuse Yves Cochet, « Pablo Servigne raconte des histoires ». Cela dit en toute amitié – il a signé la postface de Comment tout peut s’effondrer. Le grand récit de l’effondrement est peut-être celui qui manquait à la nouvelle génération écolo. Yves Cochet encore : « Le concept arrive après le développement durable des années 1990-2000, après la transition écologique des années 2000… » Il est plus sombre, c’est tout.
La société n’est pas une somme d’individus. Il y a des rapports de force, il y a des organisations économiques, politiques, médiatiques… et tout ça est aujourd’hui absent du champ de la collapsologie.

Corinne Morel Darleux, conseillère régionale (Parti de Gauche)
Mais la collapsologie n’a pas que des amis. Les partisans de la croissance à tout crin –  décideurs, économistes… – lui sont hostiles ou indifférents. Les élus écolos eux-mêmes se pincent un peu le nez, qui y voient souvent la mort de tout espoir de transformation. Certains chercheurs, comme ceux de l’association Adrastia, lui refusent le statut – très discutable, il est vrai – de science. Pour d’autres, ces histoires sont celles d’Occidentaux riches qui s’ennuient et s’amusent à se faire peur. Les habitants des pays pauvres craignent-ils eux aussi un effondrement, alors qu’ils ont si peu ? Mais c’est autour de la question politique que se noue l’essentiel des critiques. Dans Libération, l’historien des sciences, des techniques et de l’environnement à l’EHESS Jean-Baptiste Fressoz a publié une tribune dont le titre est : « La collapsologie : un discours réactionnaire ? » Quand la sociologue Benedikte Zitouni et le chercheur en science politique François Thoreau dénoncent, eux, un « récit hégémonique » qui « infantilise les luttes comme les individus ».

DéchargeUne Bangladaise dans une décharge au bord de la rivière Buriganga, près de Dacca, au Bangladesh — Photo Suvra Kanti Das/Zuma/Réa.
« La société n’est pas une somme d’individus. Il y a des rapports de force, il y a des organisations économiques, politiques, médiatiques… et tout ça est aujourd’hui absent du champ de la collapsologie. C’est ce qu’il faut réintroduire », insiste Corinne Morel Darleux, conseillère régionale (Parti de Gauche) Auvergne-Rhône-Alpes. Et pour cela comme pour convaincre de la possibilité de l’effondrement, celle qui est aussi chroniqueuse pour le site Reporterre use de la fiction. « Les chiffres, les rapports, les pourcentages, les dixièmes de degré, on les a. Les scientifiques ont fait leur part. Mais c’est une chose d’avoir l’information, c’en est une autre de se laisser percuter par les choses. L’imaginaire, les arts, la beauté, la culture apportent cette possibilité-là. » Ça tombe bien, l’effondrement est une machine à histoires. Tiens, faites le test : fermez les yeux et pensez à la fin du monde, une ou plusieurs images vous viennent en tête, n’est-ce pas ? Et pourtant, vous ne l’avez nécessairement jamais vécue… Sauf qu’il y a Mad Max, l’apocalypse, les zombies, des packs d’eau, des bunkers, des boîtes de conserve, des Texans surarmés, un exil dans la montagne, des patates malingres, des loups-garous, des vaches hostiles, des pandémies, Problemos d’Éric Judor, ce que vous voulez… Les films, les romans et la philosophie sont pleins de fins du monde. Et l’actualité aussi. Alors, dès demain, Les Jours vous apporteront une mauvaise nouvelle chaque midi. Ne nous remerciez pas ! Et puis, comme il n’y a pas que des pierres noires, le vendredi, ce sera le jour de la culture.

Re-bonne année 2019 ! Comme s’esclaffe Yves Cochet : « Si on arrive au bout ! »

mardi 22 janvier 2019

Eliot Schonfeld : "Comment vivre à 25 ans dans un monde qui meurt ?"

Eliot Schonfeld : "Comment vivre à 25 ans dans un monde qui meurt ?"

« Je préfère revenir sur Terre et défendre ce qui reste à défendre. La bonne nouvelle, c’est que quelque chose d’immense se bat à nos côtés. C’set l’ensemble du vivant qui veut désespérément vivre. C’est la minuscule racine qui s’attaque au plus grand des barrages. C’est la fleur qui pousse sur le trottoir. C’est l’orang outan qui s’attaque aux pelleteuses qui dévastent son territoire. C’est les zadistes qui défendent la vie sauvage à Notre-Dame-des-landes et ailleurs. Tous ces êtres luttent de toutes leurs forces contre l’effondrement. Tous veulent respirer, tous veulent pousser, tous veulent vivre. »





mercredi 16 janvier 2019

« Nous ne sommes ni périphériques ni invisibles »


« Nous ne sommes ni périphériques ni invisibles »,
15 janvier 2019 par Marion Messina

Son premier roman, Faux départ (Le Dilettante, 2017), est sorti en format poche chez J’ai Lu en août 2018.
https://lemediapresse.fr/idees/nous-ne-sommes-ni-peripheriques-ni-invisibles-par-marion-messina/


 Nous ne sommes pas la France invisible. Nous sommes bien visibles, dans les zones résidentielles, les quartiers HLM, les gares, les centres commerciaux, les files d’attente devant les administrations, à la sortie des écoles, dans les cimetières et les maternités. Nous ne sommes pas attachés à un lopin de terre, à une boutique, à une vieille bâtisse ou à un village. Nous nous retrouvons dans des non-lieux, sur des parkings, sur les rond-points, dans des zones neutres identiques d’un bout à l’autre du pays. Nous sommes les enfants indésirables de la fin de l’Histoire prophétisée par ses chefs d’orchestre.

Ils nous somment d’embrasser la « modernité », une définition perverse de régression, de renoncer coûte que coûte à la protection sociale, de nous adapter, de faire des efforts, d’accepter que nos existences changent à chaque décennie, que nos vies perdent leur saveur et leur sens jusqu’à devenir une succession fade de jours façonnés de regrets, d’absurdité et d’épuisement. Nous ne contrôlons plus nos vies, nous ne voyons pas nos enfants grandir ; nous sommes rackettés légalement et travaillons pour rien. Nous payons des assurances obligatoires qui ne nous sont d’aucune utilité, nous payons les mêmes aliments infâmes qui poussent nos paysans au suicide. Nous sommes moqués, humiliés, présentés comme idiots, sous diplômés, ou encore pétainistes qui s’ignorent. Nous qui, pour la grande majorité, sommes nés après la guerre.

Il n’y a pas plus ringard que cette mentalité d’avarice teintée de dégoût pour le peuple. Pas plus anachronique que ces ex-maoïstes réclamant le respect des institutions et le maintien de l’ordre. Pas plus ridicule que ces bonnes consciences de l’antiracisme, si promptes à dégainer la carte du racisme d’État, qui restent de marbre face au passage à tabac d’un homme noir désarmé à Toulon, par un gendarme décoré de la Légion d’Honneur quelques jours plus tôt. Tout comme ces défenseurs acharnés des minorités et les chasseurs d’injustices qui laissent un gitan au casier judiciaire vierge être placé en prison avant toute forme de procès pour avoir frappé un gendarme. Christophe Dettinger a eu la dignité de se rendre et de reconnaître la laideur de la violence qui l’a submergé. Pour nous, il n’y a pas d’immunité parlementaire.

Il n’y a pas plus insupportable que ces gens qui se réjouissent de la « bonne santé du marché de l’immobilier » qui laisse à la porte ou pousse à la rue des gens de plus en plus nombreux, qui maintient chez leurs parents des jeunes adultes de moins en moins jeunes, les confinant dans une humiliation symbolique et un désespoir affectif absolus à l’âge où ils pourraient élever leurs propres enfants. Ces mêmes bonnes gens qui semblent sortis d’un autre siècle et voient le revenu sur le patrimoine exploser en même temps que le revenu du travail, le seul dont disposent les classes laborieuses, s’effondre. Ces citoyens modèles qui lisent les pages saumon en s’inquiétant de la fuite des touristes des beaux quartiers, qui réclament leurs sels en voyant des manifestants, qui exigent la diminution des dépenses publiques pour les enseignants et le personnel hospitalier mais ne trouvent aucune objection à ce que l’État paye une fortune les équipements de guerre anti-émeutiers. L’État dépensier qui ne pose aucun problème à leur porte-monnaie quand il peut mutiler des travailleurs participant à leur premier mouvement social et faire taire de trop grandes gueules longtemps fermées.

Nous avons trop longtemps détourné les yeux de la corruption et du népotisme, gobant votre mythologie citoyenne d’ « égalité des chances » et de roue qui tourne pour les plus méritants. Pétris de légendes urbaines sur le self made man et l’entrepreneur courageux, nous n’avons pas joué collectif en attendant l’émancipation individuelle. Or, nous devons nous rendre à l’évidence : nous sommes diplômés du supérieur auto-entrepreneurs en livraison de pizzas après minuit, en vélo pour que vous puissiez compenser notre absence d’émission de CO2 par vos longs courriers, infirmiers diplômés enchaînant les CDD, aspirants fonctionnaires aussi précarisés que des employés du privé, soumis aux nouvelles politiques de management que vous n’appliquez pas à vous-mêmes. Nous laissons nos grands-parents vieillir dans l’indigence et nos enfants s’entasser dans des salles de cours, quand ils ont la chance de pouvoir avoir un enseignant.

Qui êtes-vous ? Dans un contexte aussi intense, les masques tombent. Ceux qui prônent l’absence totale de l’État en économie applaudissent lorsque ce même État interdit une cagnotte citoyenne visant à aider Monsieur Dettinger à financer ses frais de justice. Qui est Marlène Schiappa ? Une ex-blogueuse sans talent, scribouillarde de livres girly et sexy, pétrie de culture 50 shades of grey et incapable de prononcer une phrase sans déclencher la consternation et l’hilarité. Secrétaire d’État chargée de « l’égalité homme-femme », non élue démocratiquement, quelle est sa légitimité pour demander l’identité de tous les contributeurs d’une cagnotte légale et solidaire ? Qui est cette femme ? Puisqu’on nous parle de méritocratie, posons la question : quel diplôme ou hautes études nécessaires au bien commun Madame Schiappa a-t-elle validé ? Quels services Monsieur Benalla a-t-il rendus à la France pour bénéficier de passeports diplomatiques, d’une impunité juridique dans les faits, après avoir pourtant passé à tabac des manifestants lors du 1er mai, grimé en policier ? Quel est le rôle de Monsieur Benalla dans la vie des Français ? A-t-il été élu ? Aurait-il lui aussi validé le diplôme que l’on réclame à n’importe quel citoyen lambda même pour distribuer des prospectus promotionnels ? Quel service a-t-il rendu à la patrie pour bénéficier de l’indulgence dont n’a pas bénéficié Monsieur Dettinger qui dormira ce soir encore en prison ? Qui est Aurore Bergé dont le combat était encore il y a cinq mois de faire entrer des chats à l’Assemblée ? La « plus-value humaine » de ces gens est-elle supérieure à celle de Messieurs Dettinger et Drouet, fonctionnaire territorial et routier ?

À ceux qui ont mené leur vie paisiblement sans nous voir tandis que nous ramassions leurs poubelles, balayions leurs rues, passions la serpillière dans leur hall d’immeuble haussmannien, vendions leurs cafés, reprisions leurs vêtements, gardions leurs enfants et soignions leurs vieux : nous ne manifestons pas pour exister. Nous existons.