dimanche 24 mars 2019

L'école de la liberté


Extrait de "L'école de la liberté" Daniel GREENBERG
"Comment les enfants grandissaient-ils avant d'être happés par les écoles, ce qui a débuté il y a cent soixante quinze ans environ ? Ils vivaient tout simplement dans la communauté ; ils apprenaient en observant d'autres enfants et les adultes, et en essayant de reproduire ce qu'ils avaient observé. En outre, les enfants étaient traités comme des personnes à part entière, dès leur plus jeune âge. On leur confiait des responsabilités dès qu'ils étaient en mesure de les assumer.
[...]
Alors, comment la pédagogie et le développement naturel de l'enfant se sont-ils emmêlés ? Pour le comprendre, nous devons regarder la révolution industrielle, qui a fondamentalement modifié la société.
[...]

"L'avènement de la révolution industrielle a constitué pour la société un sérieux problème. Aucun être humain normal ne souhaite réellement un travail qui l'oblige à se comporter comme une machine. Comment faire pour créer des millions de personnes disposées à cela, de manière à ce que nous puissions tous avoir une vie meilleure grâce à une économie industrielle florissante ? La solution résidait dans la pédagogie. Il fallait faire appel à un l'éducation pour prendre le contrôle de ces enfants - pas ceux de l'élite, mais la masse des enfants ordinaires -, pour leur apprendre le type de comportement et d'aptitudes rudimentaires qui n'ont rien à voir avec ce dont ils avaient besoin pour s'épanouir dans l'ère pré-industrielle. Et parmi toutes ces nouvelles aptitudes, la principale était celle, totalement contre nature, qui consiste à pouvoir fonctionner comme un automate humain. Ce qui est beaucoup demandé !
Y parvenir exige deux choses. Premièrement, vous devez briser leur esprit libre. Vous devez les forcer à rester assis, immobiles, à la même place, à se mettre en rang, à toujours faire ce que vous leur dites de faire. A ne plus courir tous les sens. Il n'est plus question d'être libre, plus question de faire ce qu'on veut, plus question de donner libre cours à sa curiosité - il faut uniquement accepter la discipline stricte. Tout le monde fait désormais la même chose tout le temps, et on est puni si on ne se conforme pas. Deuxièmement, il faut leur apprendre les bases :  lire, écrire, compter. Il faut leur apprendre à lire, parce qu'il leur faudra lire les instructions. Il faut leur apprendre à écrire, pour qu'ils puissent accomplir les tâches administratives nécessaires. Il faut leur apprendre l'arithmétique pour qu'ils soient à l'aise avec les poids et mesures, de manière à pouvoir tenir les livres des comptes basiques qu'exige l'économie industrielle. Ce sont les 3 compétences de base pour l'industrie et elles ont constitué le coeur du curriculum pédagogique. Elles ont peu de choses à voir avec la survie d'avant l'ère industrielle ou avec la vie elle-même. Qui a besoin des maths ? Qui a besoin de lire ou d'écrire ? Tout au long de l'histoire, pratiquement personne ne savait lire ni écrire, pas même les rois et les généraux. En fait, il n'y avait que quelques rares spécialistes qui lisaient et écrivaient pour tout le monde. Pour l'économie industrielle, tout cela a dû changer."

mercredi 6 mars 2019

Technique et technologie


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Nous, Pièces et main d’œuvre, avons toujours opposé la « technique » - « l’art de » (gr. tekhnê), l’art de faire un feu ou un marteau, le « savoir-faire » - consubstantielle à l’hominisation, et avec laquelle nous n’avons aucune querelle ; et la technologie (nom forgé en 1829 par Bigelow). C’est-à-dire le machinisme industriel et les systèmes de machines, comme les hauts fourneaux ou les marteaux-pilons. La technologie est le produit des noces du capital et de la science, apparue à la fin du XVIIIe siècle pour servir l’essor des forces productives/destructives et la volonté de puissance de la technocratie. Avec les conséquences que chacun peut aujourd’hui voir par lui-même, non seulement pour les bases naturelles de notre vie, mais en termes d’asservissement et d’aliénation à la machinerie technosociale (1). De la technique à la technologie, il y a rupture et saut qualitatif.
Cette opposition qui fait appel aux notions de « seuil » et de « passage à la limite », recoupe celle établie par Ivan Illich dans La Convivialité, entre technique vernaculaire (autonome) et technologie hétéronome (autoritaire).
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jeudi 28 février 2019

Apprendre par soi-même, avec les autres, dans le monde

Source : https://grandirautrement.com/apprendre-par-soi-meme-avec-les-autres-dans-le-monde/


Quand on entend parler d’instruction en famille, on pense souvent « école à la maison ». En réalité, il existe autant de façons de vivre l’instruction en famille que de familles. Certaines familles suivent le programme scolaire, d’autres appliquent des pédagogies alternatives. D’autres encore font le choix de ne définir aucune trame, de ne suivre aucun programme, de n’appliquer aucune pédagogie particulière : elles pratiquent le unschooling. Mélissa Plavis nous en parle dans un ouvrage très intéressant, premier livre français sur le sujet.

Pour reprendre la définition de Mélissa Plavis, « le unschooling apparaît comme une modalité d’instruction hors école qui privilégie les apprentissages autogérés et présuppose que les apprentissages informels ont une place importante dans l’instruction et l’éducation (p. 151) ». Les apprentissages informels sont « implicites et insaisissables », souvent « non-conscients et non-intentionnels », ne sont « ni structurés ni organisés et se font dans la vie quotidienne ou dans n’importe quelle activité mise en place par habitude, par intérêt ou par nécessité ».
C’est un choix qui ne va pas de soi. Lâcher prise, faire confiance à son enfant et à ses apprentissages n’est pas chose aisée. Dans une société où les apprentissages sont organisés, minutés, évalués, jugés, il n’est pas simple d’accepter de laisser son enfant apprendre à son rythme. Et assez rares sont, d’ailleurs, les parents qui ont commencé d’emblée par le unschooling. Comme le montrent les nombreux témoignages de parents qui étayent et enrichissent Apprendre par soi-même, avec les autres, dans le monde, le unschooling est souvent le résultat d’un cheminement, d’une observation de l’enfant, de ses capacités à apprendre seul, de son enthousiasme naturel. Parfois, c’est un lâcher-prise, presque un abandon quand on tenait à faire suivre un programme à un enfant et que celui-ci oppose une résistance farouche. C’est, dans tous les cas, une véritable déscolarisation du parent et pas seulement de l’enfant (si ce dernier a connu l’école). La déscolarisation est un « déformatage, un changement de paradigme de pensée et de vivre (p. 30) ». Choisir le unschooling, c’est s’adapter, constamment, aux besoins de chacun. Un mode de fonctionnement peut convenir à un moment et pas à un autre. Le unschooling n’est pas figé : c’est pourquoi il est source d’une grande liberté pour chaque membre de la famille. La seule règle est de n’imposer aucun enseignement. Il est même possible, contrairement à une idée largement répandue, de suivre un enseignement formel lorsque c’est souhaité par l’apprenant. Mélissa Plavis cite à plusieurs reprises une phrase de Jacques Rancière qui affirme que « l’instruction ne se donne pas, elle se prend2 », rendant hommage à Joseph Jacotot qui, d’après son expérience de l’enseignement, concluait que « l’instruction est comme la liberté : cela ne se donne pas, cela se prend ». Ce qui résume très bien le principe de base du unschooling.

Déconstruction des clichés

S’appuyant sur de nombreux ouvrages et témoignages, l’auteure s’applique à déconstruire les clichés qui collent au unschooling. Questionnant la notion de pédagogie, elle remet en cause le rapport de domination présent dans les relations enseignant-enseigné et parent-enfant. Le unschooling s’appuie sur une relation horizontale et non verticale. Il s’agit pour les parents de « mettre de côté le pouvoir qu’ils ont sur leurs enfants tout en se réappropriant leur propre pouvoir d’agir (p. 49) ».
Elle réfute aussi l’idée qu’il faut venir d’un milieu aisé et diplômé pour pratiquer le unschooling. Le unschooling est accessible à tous dès qu’on le souhaite (même s’il implique généralement de changer son mode de vie). Ce n’est pas parce qu’un parent n’est pas compétent dans un domaine que l’enfant ne le sera pas : l’enfant peut apprendre seul, à l’aide de supports, il apprend par immersion dans un milieu, par l’expérience, grâce à ses rencontres. Les parents ne sont pas les seuls facteurs de transmission : l’enfant évolue dans le monde. Il apprend seul mais avec les autres (les enfants non-sco ont souvent un large réseau social). Et les parents peuvent toujours, s’ils le souhaitent, apprendre avec leur enfant.
Autre inquiétude : mais comment apprennent-ils à lire, écrire, compter ? Mélissa Plavis montre que les expériences sont multiples. Certains enfants apprennent très tôt, d’autres tard, mais ce qui est certain, c’est que tous apprennent à lire, écrire et compter un jour ou l’autre. L’envie ou la nécessité sont les moteurs des apprentissages : ce qui paraît indispensable à l’école peut sembler inutile pour un unschooler. « Qui décide ce qu’on doit savoir et ne doit pas savoir ? Et ce, sur quel critère ? Ne devons-nous pas apprendre, ou simplement n’apprenons-nous pas, ce qui nous est nécessaire quand cela l’est ? (p. 93) »
Enfin, l’auteure aborde l’« épouvantail idéologique » qui veut que l’IEF3 soit un nouvel asservissement de la femme, confinée dans son foyer alors que la société d’aujourd’hui voudrait qu’elle mette ses enfants à l’école pour aller travailler. Se conformer à l’idéal masculin pour « se libérer » est un leurre, et vivre en femme libre signifie faire des choix en accord avec ce qu’on aspire à être et à devenir. « Recréer » les règles, et non se conformer à celles d’une société menée par les hommes, permet de sortir d’une société basée sur la domination et l’oppression. « Si les femmes […] se retrouvent à ne pas travailler au sens patriarcal du terme et si, en plus et surtout, elles ne le souhaitent pas et sont satisfaites de cette situation, alors ne pas trouver d’employeur n’est pas une manière de rester opprimée, mais devient une manière de reconstruire un modèle de vie durable et solidaire (p. 110) ». Sortir du système capitaliste, travailler en indépendante, bénévolement, travailler pour soi, pour sa famille, son foyer, par choix, relève de l’écoféminisme : « […] il s’agit pour les femmes d’envisager leurs modes de vie comme des modèles possibles pour le monde vers une perspective de subsistance et non une perspective de production (p. 109) ».

« Une micropolitique citoyenne, écologique et sociale »

Le unschooling serait donc cohérent avec l’écoféminisme. Sortir d’un schéma d’oppression et de domination participe, selon Mélissa Plavis, « à la construction d’un nouveau paradigme écologique » qui valorise de « nouveaux modes de vie soutenables » et « participe à faciliter l’émancipation des enfants par eux-mêmes (p. 113) ». Agathe résume son choix du unschooling ainsi : « J’ai fait le choix du unschooling pour mes enfants, et par là j’ai fait le choix de les élever vers une société égalitaire, équitable et respectueuse, respectant nos besoins, nos envies et offrant à chacun-e la place qu’il mérite : celle dont il rêve (p. 106) ». Le unschooling n’est donc pas un simple choix pédagogique : c’est un véritable engagement politique.
Parce qu’il s’agit de réapprendre à vivre ensemble, en famille mais aussi au sein du monde, et parce que les unschoolers considèrent que tout est apprentissage et que les occasions d’apprendre sont partout, le unschooling est écologique, puisqu’il suit les mêmes principes que la permaculture : évoluer en harmonie avec son milieu, naturellement, sans entraves, chaque élément profitant des bienfaits de ceux qui l’entourent. Le unschooling, c’est « prendre soin ». De soi, des autres, de son environnement. C’est vivre ses propres choix, sans chercher à dominer l’autre ou son environnement. Il implique donc un véritable travail sur soi puisqu’il nécessite que l’on se réapproprie son pouvoir d’agir en abandonnant l’idée d’exercer un quelconque pouvoir sur les autres. Une utopie ? Peut-être, mais « une utopie concrète, […] vivant au sein de la société, en son cœur (p. 49) ».



1  Sauf mention contraire, toutes les citations dans cet article sont issues du livre Apprendre par soi-même, avec les autres, dans le monde, Mélissa Plavis, éditions Le Hêtre Myriadis (2017).
2 Le Maître ignorant, Jacques Rancière, Éditions 10×18 (2004).
3 Instruction en famille.

Les racines de la violence

Source : https://www.alice-miller.com/les-racines-de-la-violence/


Les racines de la violence
12 points

Depuis quelques années, il est scientifiquement prouvé que les effets dévastateurs des traumatismes infligés à l’enfant se répercutent inévitablement sur la société. Cette vérité concerne chaque individu pris isolément et devrait – si elle était suffisamment connue – conduire à modifier fondamentalement notre société, et surtout à nous libérer de l’escalade aveugle de la violence. Les points suivants voudraient préciser cette thèse :

  1.     Tout enfant vient au monde pour s’épanouir, se développer, aimer, exprimer ses besoins et ses sentiments.
  2.     Pour s’épanouir, l’enfant a besoin du respect et de la protection des adultes, qui le prennent au sérieux, l’aiment et l’aident à s’orienter.
  3.     Lorsque l’enfant est exploité pour satisfaire les besoins de l’adulte, lorsqu’il est battu, puni, manipulé, négligé, qu’on abuse de lui et qu’on le trompe, sans que jamais un témoin n’intervienne, son intégrité subit une blessure inguérissable.
  4.     La réaction normale à sa blessure serait la colère et la douleur. Mais, dans la solitude, l’expérience de la douleur lui serait insupportable, et la colère lui est interdite. Il n’a d’autre solution que de réprimer ses sentiments, de refouler le souvenir du traumatisme et d’idéaliser ses agresseurs. Plus tard, il ne sait plus ce qu’on lui a fait.
  5.     Ces sentiments de colère, d’impuissance, de désespoir, de nostalgie, d’angoisse et de douleur, coupés de leur véritable origine, trouvent malgré tout à s’exprimer au travers d’actes destructeurs, dirigés contre les autres (criminalité, génocide) ou contre soi-même (toxicomanie, alcoolisme, prostitution, troubles psychiques, suicide).
  6.     Devenu parent, on prend souvent pour victime ses propres enfants, qui ont une fonction de bouc émissaire: persécution pleinement légitimée par notre société, où elle jouit même d’un certain prestige dès lors qu’elle se pare du titre d’éducation. Le drame, c’est que le père ou la mère maltraite son enfant pour ne pas ressentir ce que lui ont fait ses propres parents. Les racines de la future violence sont alors en place.
  7.     Pour qu’un enfant maltraité ne devienne ni criminel, ni malade mental, il faut qu’il rencontre au moins une fois dans sa vie quelqu’un qui sache pertinemment que ce n’est pas lui, mais son entourage qui est malade. C’est dans cette mesure que la lucidité ou l’absence de lucidité de la société peut aider à sauver la vie ou contribuer à la détruire. Ce sera la responsabilité du personnel d’assistance sociale, des thérapeutes, des enseignants, des psychiatres, des médecins, des fonctionnaires, des infirmières.
  8.     Jusqu’à présent, la société a soutenu les adultes et accusé les victimes. Elle a été confortée dans son aveuglement par des théories qui, parfaitement conformes aux théories de l’éducation de nos arrière-grands-parents, voient en l’enfant un être sournois, animé de mauvais instincts, fabulateur, qui agresse ses parents innocents ou les désire sexuellement. La vérité, c’est que tout enfant a tendance à se sentir lui-même coupable de la cruauté de ses parents. Les aimant toujours, il les décharge ainsi de leur responsabilité.
  9.     Depuis quelques années seulement, l’application de nouvelles méthodes thérapeutiques a permis de prouver que les expériences traumatiques de l’enfance, refoulées, sont inscrites dans l’organisme, et qu’elles se répercutent inconsciemment sur la vie entière de l’individu. De plus, des ordinateurs qui ont enregistré les réactions de l’enfant dans le ventre de sa mère ont révélé que le bébé sent et apprend, dès le tout début de sa vie, la tendresse aussi bien que la cruauté.
  10.     Dans cette nouvelle optique, tout comportement absurde révèle sa logique jusqu’alors cachée, dès l’instant où les expériences traumatiques de l’enfance ne restent plus dans l’ombre.
  11.     Dès que nous serons sensibilisés aux traumatismes de l’enfance et à leurs effets, un terme sera mis à la perpétuation de la violence de génération en génération.
  12.     Les enfants dont l’intégrité n’a pas été atteinte, qui ont trouvé auprès de leurs parents la protection, le respect et la sincérité dont ils avaient besoin, seront des adolescents et des adultes intelligents, sensibles, compréhensifs et ouverts. Ils aimeront la vie et n’éprouveront pas le besoin de porter tort aux autres ni à eux-mêmes, encore moins de se suicider. Ils utiliseront leur force uniquement pour se défendre. Ils seront tout naturellement portés à respecter et à protéger les plus faibles, et par conséquent leurs propres enfants, parce qu’ils auront eux-mêmes fait l’expérience de ce respect et de cette protection, et que c’est ce souvenir-là, et non celui de la cruauté, qui sera inscrit en eux.

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© Alice Miller

vendredi 15 février 2019

Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes

Par Pierre Ducrozet, écrivain, auteur de «l'Invention des corps» — 14 février 2019


Greta Thunberg, Emma González, Anuna De Wever… Partout, des adolescentes se lèvent, tandis que les derniers feux du vieux monde, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. Un récit de l’écrivain Pierre Ducrozet.

    Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes

La voix, c’est d’abord la voix qui les a saisis. Dans un corps de fillette, a priori ça colle pas. Une voix métallique, effilée comme une lame, tremblante, mais pas de stress ou de timidité, non, de rage, d’une rage froide prête à les submerger. Puis ce furent les mots. «Vous n’êtes pas assez matures pour dire les choses telles qu’elles sont. Jusqu’à ce fardeau-là, vous nous le laissez à nous, enfants. […] Notre civilisation est sacrifiée pour qu’une poignée de personnes puissent continuer à amasser un maximum d’argent.» Remarquable renversement sémantique : vous, adultes, gouvernants, patrons ou consommateurs radieux, êtes les inconscients, les immatures. Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes, puisque vous êtes visiblement incapables de faire quoi que ce soit de neuf avec ce volant. «Le vrai changement arrive, que cela vous plaise ou non.» Elle quitte la scène et disparaît.

Ainsi le monde entier découvrait-il, en décembre dernier, à la COP 24 de Katowice, Greta Thunberg, 15 ans, aujourd’hui 16. Depuis le mois d’août, elle faisait la grève de l’école, tous les vendredis, se postant devant le Parlement suédois avec son carton «Grève pour le climat». Elle était seule le premier jour, ils sont des dizaines de milliers aujourd’hui, écoliers, lycéens et étudiants, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Australie, à se lever chaque jour, ou chaque semaine, pour prendre les rues de leur ville. A Davos, en janvier, devant les patrons du monde entier réunis, Greta Thunberg est remontée sur scène. Son calme, sa puissance, la lucidité de son regard et de son discours ont à nouveau saisi l’assemblée. Pour la première fois, les enfants nés avec le siècle prennent la parole. Et les fils repus du XXe siècle les écoutent, interdits, troublés par le monstre qu’ils ont eux-mêmes engendré. A 16 ans, eux, ils s’amusaient, profitant des ressources infinies d’un monde en expansion. La petite Greta ne rit pas. Elle n’en a pas le loisir.

Pour la première fois, on visualise ce que c’est que la destruction d’un monde : c’est une enfant de 16 ans qui ne voit plus l’intérêt d’aller à l’école puisqu’il n’y a peut-être rien au-delà. Jusque-là, on avait les coraux et les animaux, mais leur cri est trop ténu à nos oreilles. Ah et puis l’été dernier, c’est vrai, on a eu légèrement chaud. Ok. Mais ces enfants, là, qui brûleront vif, regardent leurs parents dans les yeux et leur disent : merci.

La grande césure commence à s’opérer ; partout, des enfants et des adolescents se lèvent, principalement des filles et des jeunes femmes, dans des mouvements qui refusent souvent de porter des leaders ; de l’autre, les derniers feux du vieux monde, toujours plus croulant et hideux, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent aux oripeaux de démocratie carbone et à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. La vague qui vient contre celle qui se cabre et retient. Même si ce sera lent, le combat finira nécessairement par pencher dans le sens de ce qui est en mouvement.

Les deux révolutions du siècle se rejoignent dans cette vague : ce sont surtout des femmes qui s’emparent de ce combat pour la planète. Ce n’est bien sûr pas un hasard : c’est le monde du pétrole, de la politique à la papa, celui du patriarcat et du capital avançant main dans la main, qui nous a jetés là.

En février 2018, au lendemain de la tuerie de Parkland, les Etats-Unis découvraient, médusés, le crâne rasé d’une fille de 18 ans, Emma González, qui, le poing levé, la voix perçante, hurlait à Trump de modifier le deuxième amendement sur le port d’armes. A ses côtés, toute une génération d’activistes 2.0 s’empare de l’objet politique avec une approche entièrement neuve. En novembre dernier, une nouvelle députée est élue au Congrès : Alexandria Ocasio-Cortez, née il y a vingt-neuf ans dans le Bronx, d’un père américain et d’une mère portoricaine, qui débarque comme un ouragan à Washington. Brillante, radicale, elle bouscule les pratiques politiques et vient de proposer un «Green New Deal», ambitieux programme visant à atteindre 100 % d’énergies propres et renouvelables d’ici à 2035, financé notamment par la taxation des grandes fortunes à 70 %, ce qui pourrait rapporter autour de 70 milliards de dollars chaque année. Au Royaume-Uni, un mouvement de désobéissance civile non-violent, «Extinction Rebellion», né en octobre, prend en quelques semaines une ampleur inattendue jusqu’à devenir un phénomène mondial, porté par ce même désir de changement radical et de rénovation des pratiques. Pendant que l’arrière-garde traîne, renâcle, pendant que les gouvernements du monde entier, dont le français, proposent de petits arrangements avec le système économique et politique qui a pourtant montré l’ampleur de son échec, une nouvelle génération assume le fait qu’il faudra tout changer, et qu’ils devront le faire eux-mêmes. Ils n’attendent plus rien de leurs parents, qui les ont mis au monde en le détruisant.

Et, comme toujours, ce sont aussi les corps qui font scandale. Alexandria Ocasio-Cortez danse avec volupté sur une vidéo retrouvée : scandale, ce n’est pas là le rôle d’une femme politique ; Emma González se rase le crâne, affirme sa bisexualité, crie sa rage, apostrophe le Président : scandale ; Greta Thunberg, autiste Asperger et nattes tressées, parle depuis un autre corps que le sien, elle n’est pas à elle, elle est d’ailleurs sans doute à la botte du marché, et puis elle devrait être à l’école de toute façon. Anuna De Wever, 17 ans, l’une des lycéennes qui mènent la fronde, chaque jour plus massive, en Belgique, refuse d’être cataloguée dans un genre. Les frontières se gomment jusque dans ces corps transnationaux, transgenres, transluttes, à l’intérieur desquels tous les fronts naturellement se rejoignent.

«Je ne veux pas de votre espoir. Je veux que vous paniquiez», souffle la voix.

Ces enfants nés avec le siècle n’ont pas besoin de l’imagination qui a fait défaut à leurs parents pour comprendre l’ampleur du combat qui sera le leur. Ils ne parlent pas contre ou en faveur, ils parlent à la place de tout ce qui tombe.

Ils savent que le simple sauvetage du navire n’intéresse personne. En revanche, réinventer des modes d’existence, refonder une manière d’être au monde, élaborer un nouveau pacte naturel, une nouvelle éthique, n’est-ce pas passionnant ? Si l’on prend la crise écologique comme une planche d’appel et une occasion d’explorer à nouveau les territoires, de réinvestir le monde autrement, alors on transforme la menace en défi, et la peur en quête.

En pleine crispation sur les frontières, les nations, le local, toutes choses qui ont cessé d’être valides, les enfants du siècle pensent mouvement et globalité ; et la maîtrise des outils numériques leur permet d’essaimer leurs actions avec une vitesse et une efficacité nouvelles.

Un monde se refuse toujours, par définition, à mourir. Lorsqu’il le fait finalement, il emporte avec lui ses valeurs, ses beautés, ses défaites. Un autre monde le remplace, ni meilleur, ni pire. Pour la première fois, dans ce parcours chaotique et fougueux de l’Homo sapiens, le monde qui arrive sera pire que le précédent. Notre espèce vient de subir sa plus grande blessure narcissique, peut-être pire encore que celles infligées par Copernic, Darwin ou Freud : la nouvelle, scandaleuse, qu’elle a participé à sa propre destruction et à celle de tout ce qui l’entoure. Elle tarde, à dessein, et comme par protection, à intégrer cette défaite ontologique. Les bras chargés de soutenir ce nouveau monde devront à la fois le modifier entièrement, repenser une manière d’être aux choses et la mettre en œuvre, mais ils devront aussi assimiler cette défaite de l’esprit, de tout ce qui avait porté la modernité : progrès, foi en la raison et dans les capacités de l’être humain. La tâche est immense et complexe. Et pourtant, devant ces corps, cet élan, on suppose qu’ils en seront capables.

mardi 5 février 2019

Félix Guattari - Les Trois Écologies

Félix Guattari dans son ouvrage, "Les trois écologies" (Paris, Galilée, 1989), développe la notion "d'écosophie" qui repose sur trois écologies. La première, environnementale, est la démarche écologique ordinaire. La seconde, l'écologie sociale, consiste à s'opposer au capitalisme mondial intégré, en recréant des espaces d'économie individuelle, autonome, et des rapports sociaux ou familiaux "réinventés” ; enfin l'écologie mentale qui, pour Guattari l'expert en psychanalyse, permet la réhabilitation de la subjectivité, de la singularité.

F. Guattari montre que l'écologie environnementale devrait être pensée d'un seul tenant avec l'écologie sociale et l'écologie mentale, à travers une "écosophie" de caractère éthico-politique. Nous présentons ici un extrait d’un autre texte, que Le Monde diplomatique a présenté comme une sorte de "testament philosophique". La réflexion y est ambitieuse et totalisante. Elle centre néanmoins son analyse sur l’importance de la singularité de chacun d’entre nous, en nous et face aux autres. Une façon bien à lui de concevoir la place de l’individu dans notre société.




http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2868

http://1libertaire.free.fr/guattari1.html

http://www.etopia.be/IMG/pdf/r7_prignot_web.pdf

http://www.multitudes.net/les-trois-ecologies/

vendredi 25 janvier 2019

La fin du monde

Source : https://lesjours.fr/obsessions/collapsologie-effondrement/

Nous sommes sur le « Titanic », la mort de notre civilisation nous fait face. La faute au changement climatique, à l’extinction de la biodiversité, à la raréfaction du pétrole… Les décideurs de la planète martèlent qu’il faut virer de bord mais personne n’ose s’emparer du gouvernail. Les passagers crient dans le vide. Quelques-uns, à la fois déprimés et stoïques, ne pensent qu’à freiner pour atténuer le choc et à trouver des chaloupes pour ceux qui y survivront. Cette obsession s’intéresse à l’effondrement d’un monde, le nôtre, au pourquoi, au comment, à l’après.

Par François Meurisse


Chers jouristes, bonne dernière année normale. 2019 sera la dernière à ressembler à la précédente (mais plutôt en pire). C’est en tout cas l’avis de l’ancien ministre de l’Environnement Vert Yves Cochet, qui écrivait ceci dans Libération, en août dernier : « La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécue l’humanité en si peu de temps. À quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), le début d’une renaissance (2040-2050). » Tout ça du fait du « dépassement irrépressible et irréversible de certains seuils géo-bio-physiques globaux ». En clair, à cause de l’association de malfaiteurs entre changement climatique, disparition de la biodiversité, épuisement des ressources, recul des glaciers, acidification des océans, fragilité du système financier mondial… À l’arrivée, c’est un effondrement civilisationnel qui nous pend au nez, un « processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ». Brrrr !


Cette définition, Yves Cochet l’a forgée dès 2011 pour l’institut Momentum, un think tank spécialisé dans la prospective dont il est le président. En ce début d’année, il persiste et signe. Nous sommes aux portes d’un « effondrement systémique et mondial, qui touche tous les aspects de la vie publique », affirme-t-il aux Jours. « Avec toujours plus de technologie, plus de marché, plus de libéralisme, plus de ce qu’on a déjà et qui est un échec, ça va marcher ? Non ! On va crever. »

Terrifiant, certes, mais ça ne l’empêche pas de se marrer à intervalles réguliers : « Bon, quand j’ai écrit “en 2020”, c’est le scénario que je pense le plus probable, mais je ne suis pas à cinq ans près ! » Patientons donc, pour voir les cinq stades de l’effondrement – financier, économique, politique, social et culturel – modélisés par un autre penseur du collapse, l’ingénieur russo-américain Dmitry Orlov. Car oui, la fin de notre civilisation industrielle, la fin de ce monde, est désormais un secteur de recherche de plus en plus prisé, rempli de scientifiques, de militants, d’artistes et de simples citoyens angoissés, persuadés qu’il est trop tard pour éviter le choc, qu’il vaut mieux chercher à freiner le plus fort possible pour l’atténuer et à préparer la vie d’après… pour les survivants.

Érosion
Des personnes ont perdu leur maison au bord d’une rivière en raison de l’érosion à Soriotpur, au Bangladesh, en août 2018 — Photo Chowdhury Zakir Hossain/Barcroft Media/Abaca.
L’hypothèse est-elle réaliste, pessimiste, catastrophiste ou simplement lucide ? Qu’importe finalement, tant il est impossible de dire qu’elle est aujourd’hui totalement insensée. Flash-back. 2018 aura accouché d’un pavé du Giec flippant, d’une étude sur l’extinction de masse des vertébrés (-60 % en quarante ans), d’une autre sur celle des insectes (-75 % en vingt-cinq ans en Allemagne), d’un rapport sur une sorte d’effet cocktail chez mademoiselle la Terre qui pourrait la transformer en étuve. Le 7 septembre, 700 scientifiques français lançaient un SOS en une de Libération face à « l’urgence climatique ». Un appel qui répondait au cri d’alarme sur l’état de la planète de 15 364 scientifiques de 184 pays, paru en novembre 2017 dans la revue BioScience, puis, en France, dans Le Monde. En novembre, des maisons se fissuraient dans l’Essonne à cause de fortes pluies suivies d’un épisode de sécheresse… Tous les jours, un événement ou un travail scientifique va dans le sens de l’effondrement. Les prochains épisodes de cette obsession vous en apporteront la preuve.

Dans la sphère publique, on nage en plein paradoxe : autant les décideurs se cachent les yeux face aux signaux dramatiques, autant l’expression « fin du monde » est devenue la tarte à la crème de toute intervention médiatique d’un politique ces derniers mois – associée le plus souvent à son pendant « fin du mois » dans le cadre du mouvement des gilets jaunes. Quant au mot « effondrement », dans l’actualité, s’il a fait référence aux morts de la rue d’Aubagne à Marseille le 5 novembre, on lui accole de plus en plus souvent « … de notre civilisation » – et pas seulement de la part de réacs patentés en furie contre la « théorie du genre » et l’écriture inclusive. Vous pouvez me croire sur parole, cela fait plus d’un an que j’ai une recherche enregistrée avec ce mot sur Twitter et que je la consulte tous les jours.

NYSELa Bourse de New York en 2015 — Photo Wang Lei/Xinhua/Réa.
En tant que journaliste éditeur, je me complais dans le secret des espaces insécables bien placées (oui, c’est féminin) plutôt que dans la chronique personnelle, mais l’effondrement m’oblige un instant à écrire à la première personne. Car la perspective est nécessairement intime, pleine de stress, de doutes et d’interrogations. Je dois avouer que depuis trois ans, je suis complètement obsédé par la question. Quel joyeux drille, n’est-ce pas ? Comment tout a commencé ? Par Comment tout peut s’effondrer. Cet essai, signé Pablo Servigne et Raphaël Stevens (Le Seuil, 2015) et sous-titré Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, ne m’a pourtant rien appris. Ou presque rien. À l’époque, je travaillais depuis six ans pour le mensuel écolo Terra eco et j’avais édité de nombreux très bons papiers pleins de lucidité et de trouille (je vous conseille celui-ci et celui-là). Et puis, le climat détraqué, les bestioles et les banquises qui disparaissent, l’appauvrissement de la couche d’ozone et l’inaction des politiques, je connaissais, merci, c’était le quotidien de notre petite rédaction. En revanche, le travail de synthèse des deux auteurs, scientifiques de formation, était remarquable et novateur. Car, en inventant la « collapsologie », une « science » interdisciplinaire qui étudie tous les aspects liés à l’effondrement de notre « civilisation thermo-industrielle », ils mettaient des mots sur un sentiment diffus et lui offraient une sorte de porte de sortie, fût-elle sombre.
J’ai compris qu’il y avait quelque chose lorsque les grands médias s’y sont intéressés, lorsque les gens se sont emparés du mot collapsologie sur les réseaux sociaux, lorsque des universitaires se sont mis à l’étudier, lorsqu’il est passé dans le langage courant.

Pablo Servigne, collapsologue
« Ces questions ne sont pas nouvelles, mais elles restaient confinées aux milieux écologistes radicaux, aux survivalistes et aux scientifiques qui les étudient, explique aux Jours Pablo Servigne. J’ai compris qu’il y avait quelque chose lorsque les grands médias s’y sont intéressés, lorsque les gens se sont emparés du mot [collapsologie] sur les réseaux sociaux, lorsque des universitaires se sont mis à l’étudier, lorsqu’il est passé dans le langage courant. » De fait, la collapsologie séduit et explose : Comment tout peut s’effondrer se dirige vers les 50 000 ventes et squatte encore le top 50 livres d’Amazon, près de quatre ans après sa sortie. Et la figure même de Pablo Servigne émerge. Il a coécrit Une autre fin du monde est possible (Le Seuil, 2018), suite du best-seller de 2015, il est le seul non-Youtubeur… de la vidéo des Youtubeurs rassemblés sous la bannière écolo #IlEstEncoreTemps, ses conférences affichent complet, tout comme des événements dont il est le principal invité, comme le récent « Tribunal pour les générations futures » spécial collapsologues organisé récemment à Paris par le magazine Usbek & Rica.

TempêteUne route détruite par les inondations provoquées par la tempête tropicale Florence à Charlotte, aux États-Unis, en 2018 — Photo Nate Orlowski/Zuma/Réa.
Ses travaux, eux, essaiment : on citera le podcast de référence Présages d’Alexia Soyeux, un autre intitulé Sismique, la websérie [NEXT] de Clément Montfort, les groupes Facebook « L’effondrement » ou « La collapso heureuse », sans parler d’un autre essai, signé Julien Wosnitza, au titre un rien opportuniste : Pourquoi tout va s’effondrer (Les Liens qui libèrent, 2018). N’en jetez plus.
Si le succès de la théorie est là, c’est aussi, au-delà de la pertinence de l’analyse, parce qu’elle propose une narration d’une puissance folle. Comme s’amuse Yves Cochet, « Pablo Servigne raconte des histoires ». Cela dit en toute amitié – il a signé la postface de Comment tout peut s’effondrer. Le grand récit de l’effondrement est peut-être celui qui manquait à la nouvelle génération écolo. Yves Cochet encore : « Le concept arrive après le développement durable des années 1990-2000, après la transition écologique des années 2000… » Il est plus sombre, c’est tout.
La société n’est pas une somme d’individus. Il y a des rapports de force, il y a des organisations économiques, politiques, médiatiques… et tout ça est aujourd’hui absent du champ de la collapsologie.

Corinne Morel Darleux, conseillère régionale (Parti de Gauche)
Mais la collapsologie n’a pas que des amis. Les partisans de la croissance à tout crin –  décideurs, économistes… – lui sont hostiles ou indifférents. Les élus écolos eux-mêmes se pincent un peu le nez, qui y voient souvent la mort de tout espoir de transformation. Certains chercheurs, comme ceux de l’association Adrastia, lui refusent le statut – très discutable, il est vrai – de science. Pour d’autres, ces histoires sont celles d’Occidentaux riches qui s’ennuient et s’amusent à se faire peur. Les habitants des pays pauvres craignent-ils eux aussi un effondrement, alors qu’ils ont si peu ? Mais c’est autour de la question politique que se noue l’essentiel des critiques. Dans Libération, l’historien des sciences, des techniques et de l’environnement à l’EHESS Jean-Baptiste Fressoz a publié une tribune dont le titre est : « La collapsologie : un discours réactionnaire ? » Quand la sociologue Benedikte Zitouni et le chercheur en science politique François Thoreau dénoncent, eux, un « récit hégémonique » qui « infantilise les luttes comme les individus ».

DéchargeUne Bangladaise dans une décharge au bord de la rivière Buriganga, près de Dacca, au Bangladesh — Photo Suvra Kanti Das/Zuma/Réa.
« La société n’est pas une somme d’individus. Il y a des rapports de force, il y a des organisations économiques, politiques, médiatiques… et tout ça est aujourd’hui absent du champ de la collapsologie. C’est ce qu’il faut réintroduire », insiste Corinne Morel Darleux, conseillère régionale (Parti de Gauche) Auvergne-Rhône-Alpes. Et pour cela comme pour convaincre de la possibilité de l’effondrement, celle qui est aussi chroniqueuse pour le site Reporterre use de la fiction. « Les chiffres, les rapports, les pourcentages, les dixièmes de degré, on les a. Les scientifiques ont fait leur part. Mais c’est une chose d’avoir l’information, c’en est une autre de se laisser percuter par les choses. L’imaginaire, les arts, la beauté, la culture apportent cette possibilité-là. » Ça tombe bien, l’effondrement est une machine à histoires. Tiens, faites le test : fermez les yeux et pensez à la fin du monde, une ou plusieurs images vous viennent en tête, n’est-ce pas ? Et pourtant, vous ne l’avez nécessairement jamais vécue… Sauf qu’il y a Mad Max, l’apocalypse, les zombies, des packs d’eau, des bunkers, des boîtes de conserve, des Texans surarmés, un exil dans la montagne, des patates malingres, des loups-garous, des vaches hostiles, des pandémies, Problemos d’Éric Judor, ce que vous voulez… Les films, les romans et la philosophie sont pleins de fins du monde. Et l’actualité aussi. Alors, dès demain, Les Jours vous apporteront une mauvaise nouvelle chaque midi. Ne nous remerciez pas ! Et puis, comme il n’y a pas que des pierres noires, le vendredi, ce sera le jour de la culture.

Re-bonne année 2019 ! Comme s’esclaffe Yves Cochet : « Si on arrive au bout ! »

mardi 22 janvier 2019

Eliot Schonfeld : "Comment vivre à 25 ans dans un monde qui meurt ?"

Eliot Schonfeld : "Comment vivre à 25 ans dans un monde qui meurt ?"

« Je préfère revenir sur Terre et défendre ce qui reste à défendre. La bonne nouvelle, c’est que quelque chose d’immense se bat à nos côtés. C’set l’ensemble du vivant qui veut désespérément vivre. C’est la minuscule racine qui s’attaque au plus grand des barrages. C’est la fleur qui pousse sur le trottoir. C’est l’orang outan qui s’attaque aux pelleteuses qui dévastent son territoire. C’est les zadistes qui défendent la vie sauvage à Notre-Dame-des-landes et ailleurs. Tous ces êtres luttent de toutes leurs forces contre l’effondrement. Tous veulent respirer, tous veulent pousser, tous veulent vivre. »





mercredi 16 janvier 2019

« Nous ne sommes ni périphériques ni invisibles »


« Nous ne sommes ni périphériques ni invisibles »,
15 janvier 2019 par Marion Messina

Son premier roman, Faux départ (Le Dilettante, 2017), est sorti en format poche chez J’ai Lu en août 2018.
https://lemediapresse.fr/idees/nous-ne-sommes-ni-peripheriques-ni-invisibles-par-marion-messina/


 Nous ne sommes pas la France invisible. Nous sommes bien visibles, dans les zones résidentielles, les quartiers HLM, les gares, les centres commerciaux, les files d’attente devant les administrations, à la sortie des écoles, dans les cimetières et les maternités. Nous ne sommes pas attachés à un lopin de terre, à une boutique, à une vieille bâtisse ou à un village. Nous nous retrouvons dans des non-lieux, sur des parkings, sur les rond-points, dans des zones neutres identiques d’un bout à l’autre du pays. Nous sommes les enfants indésirables de la fin de l’Histoire prophétisée par ses chefs d’orchestre.

Ils nous somment d’embrasser la « modernité », une définition perverse de régression, de renoncer coûte que coûte à la protection sociale, de nous adapter, de faire des efforts, d’accepter que nos existences changent à chaque décennie, que nos vies perdent leur saveur et leur sens jusqu’à devenir une succession fade de jours façonnés de regrets, d’absurdité et d’épuisement. Nous ne contrôlons plus nos vies, nous ne voyons pas nos enfants grandir ; nous sommes rackettés légalement et travaillons pour rien. Nous payons des assurances obligatoires qui ne nous sont d’aucune utilité, nous payons les mêmes aliments infâmes qui poussent nos paysans au suicide. Nous sommes moqués, humiliés, présentés comme idiots, sous diplômés, ou encore pétainistes qui s’ignorent. Nous qui, pour la grande majorité, sommes nés après la guerre.

Il n’y a pas plus ringard que cette mentalité d’avarice teintée de dégoût pour le peuple. Pas plus anachronique que ces ex-maoïstes réclamant le respect des institutions et le maintien de l’ordre. Pas plus ridicule que ces bonnes consciences de l’antiracisme, si promptes à dégainer la carte du racisme d’État, qui restent de marbre face au passage à tabac d’un homme noir désarmé à Toulon, par un gendarme décoré de la Légion d’Honneur quelques jours plus tôt. Tout comme ces défenseurs acharnés des minorités et les chasseurs d’injustices qui laissent un gitan au casier judiciaire vierge être placé en prison avant toute forme de procès pour avoir frappé un gendarme. Christophe Dettinger a eu la dignité de se rendre et de reconnaître la laideur de la violence qui l’a submergé. Pour nous, il n’y a pas d’immunité parlementaire.

Il n’y a pas plus insupportable que ces gens qui se réjouissent de la « bonne santé du marché de l’immobilier » qui laisse à la porte ou pousse à la rue des gens de plus en plus nombreux, qui maintient chez leurs parents des jeunes adultes de moins en moins jeunes, les confinant dans une humiliation symbolique et un désespoir affectif absolus à l’âge où ils pourraient élever leurs propres enfants. Ces mêmes bonnes gens qui semblent sortis d’un autre siècle et voient le revenu sur le patrimoine exploser en même temps que le revenu du travail, le seul dont disposent les classes laborieuses, s’effondre. Ces citoyens modèles qui lisent les pages saumon en s’inquiétant de la fuite des touristes des beaux quartiers, qui réclament leurs sels en voyant des manifestants, qui exigent la diminution des dépenses publiques pour les enseignants et le personnel hospitalier mais ne trouvent aucune objection à ce que l’État paye une fortune les équipements de guerre anti-émeutiers. L’État dépensier qui ne pose aucun problème à leur porte-monnaie quand il peut mutiler des travailleurs participant à leur premier mouvement social et faire taire de trop grandes gueules longtemps fermées.

Nous avons trop longtemps détourné les yeux de la corruption et du népotisme, gobant votre mythologie citoyenne d’ « égalité des chances » et de roue qui tourne pour les plus méritants. Pétris de légendes urbaines sur le self made man et l’entrepreneur courageux, nous n’avons pas joué collectif en attendant l’émancipation individuelle. Or, nous devons nous rendre à l’évidence : nous sommes diplômés du supérieur auto-entrepreneurs en livraison de pizzas après minuit, en vélo pour que vous puissiez compenser notre absence d’émission de CO2 par vos longs courriers, infirmiers diplômés enchaînant les CDD, aspirants fonctionnaires aussi précarisés que des employés du privé, soumis aux nouvelles politiques de management que vous n’appliquez pas à vous-mêmes. Nous laissons nos grands-parents vieillir dans l’indigence et nos enfants s’entasser dans des salles de cours, quand ils ont la chance de pouvoir avoir un enseignant.

Qui êtes-vous ? Dans un contexte aussi intense, les masques tombent. Ceux qui prônent l’absence totale de l’État en économie applaudissent lorsque ce même État interdit une cagnotte citoyenne visant à aider Monsieur Dettinger à financer ses frais de justice. Qui est Marlène Schiappa ? Une ex-blogueuse sans talent, scribouillarde de livres girly et sexy, pétrie de culture 50 shades of grey et incapable de prononcer une phrase sans déclencher la consternation et l’hilarité. Secrétaire d’État chargée de « l’égalité homme-femme », non élue démocratiquement, quelle est sa légitimité pour demander l’identité de tous les contributeurs d’une cagnotte légale et solidaire ? Qui est cette femme ? Puisqu’on nous parle de méritocratie, posons la question : quel diplôme ou hautes études nécessaires au bien commun Madame Schiappa a-t-elle validé ? Quels services Monsieur Benalla a-t-il rendus à la France pour bénéficier de passeports diplomatiques, d’une impunité juridique dans les faits, après avoir pourtant passé à tabac des manifestants lors du 1er mai, grimé en policier ? Quel est le rôle de Monsieur Benalla dans la vie des Français ? A-t-il été élu ? Aurait-il lui aussi validé le diplôme que l’on réclame à n’importe quel citoyen lambda même pour distribuer des prospectus promotionnels ? Quel service a-t-il rendu à la patrie pour bénéficier de l’indulgence dont n’a pas bénéficié Monsieur Dettinger qui dormira ce soir encore en prison ? Qui est Aurore Bergé dont le combat était encore il y a cinq mois de faire entrer des chats à l’Assemblée ? La « plus-value humaine » de ces gens est-elle supérieure à celle de Messieurs Dettinger et Drouet, fonctionnaire territorial et routier ?

À ceux qui ont mené leur vie paisiblement sans nous voir tandis que nous ramassions leurs poubelles, balayions leurs rues, passions la serpillière dans leur hall d’immeuble haussmannien, vendions leurs cafés, reprisions leurs vêtements, gardions leurs enfants et soignions leurs vieux : nous ne manifestons pas pour exister. Nous existons.

lundi 14 janvier 2019

«Je suis de la génération de l’urgence. Je n’ai pas choisi mon combat. Il s’est imposé.»

«Je suis de la génération de l’urgence. Je n’ai pas choisi mon combat. Il s’est imposé.»
9 décembre 2018 - Sarah Roubato 

https://lareleveetlapeste.fr/je-suis-de-la-generation-de-lurgence-je-nai-pas-choisi-mon-combat-il-sest-impose

Ces temps-ci, la colère sort. Et c'est tant mieux. "Quand on n'est pas en colère, c'est qu'on est tout seul", disait Jacques Brel.


Mais à l’heure de l’urgence, nous n’avons plus le temps de seulement nous défouler. Reste à faire de cette colère un engrais pour construire — et même, pour exiger — un autre modèle de société. Qu’elle ne soit pas seulement un geste qui soulage ou un cri de détresse. Mais un outil efficace. Tout l’enjeu est là : ce poing qui cogne et qu’on brandit, l’ouvrir, et y blottir bien au chaud des graines à semer, à arroser, à protéger. Celles d’une autre société. Pas seulement le temps d’une marche, d’un joyeux moment ensemble, d’un geste symbolique, mais chaque jour. Rentrer chez soi, regarder autour,  et se demander si ce slogan est un engagement du quotidien.

Je ne me contenterai pas de « faire ma part », mais je m’épuiserai pour que, à chaque échelle de la société – locale, régionale, nationale, européenne, mondiale – cela change… J’irai voir mes voisins, les parents des amis de mes enfants, mes collègues, et, pas à pas, sans donner des leçons, je proposerai, je laisserai entrevoir d’autres possibles.

Je parlerai de ceux qui n’ont pas eu le temps de colorier des pancartes parce qu’ils oeuvrent, chaque jour, au changement, les mains dans le cambouis du quotidien. Je troquerai le « Oui mais pour eux c’est facile… » en : « Tiens, comment ont-ils fait ? «  J’irai gratter la carte postale de l’alternatif, et j’irai les rencontrer, ces gens qui font autrement dans l’éducation, l’agriculture, l’habitat, l’économie, le politique.

Ce ne sont pas des bobos parisiens, ce ne sont pas des hippies dans un écovillage isolé, ce ne sont pas des privilégiés, ce ne sont pas des gens qui peuvent se permettre de l’envisager. Ils sont partout autour de moi, et on serait surpris de découvrir que la plupart n’est pas riche, a des enfants en bas âge, prend des risques, doute, essaye, se plante, et recommence.

Je ne resterai pas dans un entre-soi, confortable et plaisant. J’ai bien l’impression que de plus en plus de gens s’y mettent, dès que je m’abonne aux groupes facebook de presse alternative. D’un coup le monde change, je ne vois que du positif partout. Et les 300 clients journaliers d’un magasins bio ne voient plus les 3 000 qui sortent tous les jours du supermarché d’en face.

Je développerai des outils concrets. L’information est là, les discours aussi. Les experts sont invités sur les plateaux télé, les livres et les articles sortent, les appels et les pétitions pleuvent. Nous savons. Nous alertons.

Mais pour ceux qui expliquent et qui commentent, combien cherchent à développer des outils concrets face aux enjeux moins brillants du quotidien ? Comment permettre à mon voisin de se dégager deux heures chaque semaine pour préparer en avance des repas sains pour son enfant et les congeler ?  En lui permettant deux matins par semaine de ne pas avoir à l’emmener à l’école, en organisant du covoiturage alterné ? Alors il économisera sur les frais de cantine, alors il pourra acheter…

Je ne parlerai que pour construire. Nous dépensons beaucoup d’énergie en commentaires sur les réseaux sociaux pour expliquer aux autres qu’ils n’ont rien compris. Beaucoup de débats se résument à des duels d’opinion. Ceux qui se risquent à suggérer d’autres façons de faire sont vite qualifiés de donneurs de leçon. Et si je me mordais les lèvres (ou les doigts) et que je décidais de ne parler que dans le but de construire une intelligence commune ? J’oserai donner un coup de talon à ce qui en moi trépigne de faire comprendre à l’autre qu’il n’a rien compris.

Je serai fin stratège, je servirai la cause plutôt que ma satisfaction personnelle. Je ravalerai l’envie d’avoir raison tout de suite et j’irai écouter la difficulté de l’autre, ses frustrations, ses certitudes, ses idées reçues. Je lui ferai comprendre que je le comprends. Et je le surprendrai en parlant son langage et en l’amenant à envisager autre chose. J’aurai la détermination ferme et l’écoute généreuse.

J’aurai le courage de ceux qui n’ont plus le choix. Je ne laisserai plus rien passer. Aucun petit geste, que ce soit le mien ou celui d’un passant, qui participe à la destruction du vivant, donc à la mienne. Aucun renoncement pour ne pas s’embarrasser de chercher autrement. Aucun déni pour remettre à plus tard l’urgence. J’essaierai jusqu’à épuisement. J’échouerai souvent. Je pèserai mon impuissance. Et je recommencerai. Je suis de la génération de l’urgence. Je n’ai pas choisi mon combat. Il s’est imposé. Nous n’avons plus le temps de nous contenter du petit geste ni de la colère qui soulage. Le temps n’est plus aux querelles de cour de récré. Car ni les insectes qui ne polliniseront plus, ni les glaciers fondus qui libèreront le méthane, ni les forêts qui brûleront, ni les digues qui cèderont, ni les millions de réfugiés qui traverseront les mers, ne nous diront qui avait raison.

Image à la une : Didier Bizet / Hans Lucas / Afp

dimanche 13 janvier 2019

Du bon usage de la consultation nationale Par Bruno Latour


https://aoc.media/analyse/2019/01/14/usage-de-consultation-nationale/

Du bon usage de la consultation nationale

Par Bruno Latour
Philosophe et sociologue

Et si derrière la « crise » des gilets jaunes se cachait l’opportunité d’un renouveau politique ? À la veille de l’ouverture du grand débat, Bruno Latour esquisse la possibilité d’une large réflexion sur la mise en œuvre d’une conversion générale du mode de fonctionnement du pays, conciliant enfin défis écologiques et enjeux économiques.

La situation créée par les « gilets jaunes » est une occasion rêvée pour rebondir politiquement : c’est en effet la première fois qu’il devient clair pour tout le monde qu’il existe un lien direct entre transition écologique et justice sociale. Inutile de continuer à opposer économie et écologie : il faut les conjoindre, tout en reconnaissant que c’est ouvrir la boîte de Pandore.

Bien que la désorientation semble générale, le public sent bien le décalage entre les buts que la civilisation s’est donnée jusqu’ici et le lieu matériel où cette même civilisation doit apprendre à résider si elle veut durer. Il suffit pour cela de lire les annonces des scientifiques, tous les jours, dans les journaux. La déconnexion entre ces annonces d’une menace imminente et l’incapacité d’agir à temps et à la bonne échelle pour en prévenir les effets, est la cause profonde de tous les mécontentements actuels. Il ne s’agit pas seulement d’une opposition aux taxes sur l’essence mais d’une crise existentielle sur la direction donnée à la civilisation. (On reconnaît là le parallèle avec la parole fameuse : « C’est une révolte ? – Non sire, c’est une révolution », mais à une tout autre échelle).

    La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence.

Comment s’étonner de la souffrance de ceux à qui on ne dit pas – mais ils le sentent parfaitement – que la déconnexion entre le projet de la civilisation et l’état de la planète exige une transformation profonde de leurs modes de vie ? Que le partage des sacrifices va évidemment reposer à nouveau toutes les questions de justice sociale ? Mais qu’il y a là, ce qu’on ne dit jamais sous une forme positive, une formidable occasion, pour tout un peuple, de réinventer ces conditions d’existence ?

Il ne s’agit ni de progresser à l’ancienne, c’est-à-dire à l’aveugle, vers un état de la planète impossible à soutenir, ni de régresser, mais de changer de cap pour faire à nouveau coïncider le pays tel qu’on l’imagine et le territoire réel dont on tire sa prospérité. La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence. Cette coïncidence, c’est ce qu’on peut appeler le terrestre.

L’objectif est donc le suivant : désigner le terrestre – sol, terre, milieu de vie, « heimat », écosystème, conditions matérielles d’existence, peu importe le nom – comme ce dans quoi doit dorénavant s’ancrer la question du niveau de vie et de la justice sociale. Il ne s’agit pas d’une régression, mais d’une incarnation, enfin réaliste, de la politique dans un monde réel et durable.

Tout le monde a l’air surpris par cette crise, mais personne n’a jamais expliqué au peuple français, clairement et en entrant dans les détails, que les projets traditionnels de développement, émancipation, progrès, prospérité étaient dorénavant liés à la possibilité de trier dans nos pratiques et nos habitudes celles qui étaient compatibles avec ce nouveau territoire et celles qui ne l’étaient pas. Ce retour du territoire, de la terre, du terrestre comme condition d’exercice de la politique n’a jamais été exprimé clairement. (Il n’y a guère que le mot « sol » mais il reste pour le moment un terme d’extrême droite, maurassien, identitaire, sans aucune accroche écologique crédible.)

    Le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger.

Dépasser le clivage gauche-droite est un immense progrès mais, pour le moment, il ne fait que désorienter encore plus le public tant que l’on ne désigne pas ce vers quoi la société doit dorénavant se diriger. Comme toujours le ni-ni ne mène à rien. Diffuser le mot de « transition » ne rassurera personne tant qu’on ne dit pas vers quoi l’on est appelé à « transiter ». Si l’horizon de la mondialisation ou de la globalisation qui orientait jusqu’ici la politique (progressiste contre réactionnaire) a disparu, il faut une autre orientation qui permette de désigner de nouveaux progressistes et de nouveaux réactionnaires, mais aimantés par une nouvelle définition du territoire français.

Le problème, c’est que le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens – et encore moins les partis dits écologiques –, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger. On sait qu’il faut ancrer toutes les pratiques dans un sol, que les conditions matérielles doivent être « durables », que l’économie doit être « circulaire », mais on sait aussi que chacun de ces souhaits entre en conflit avec toutes les décisions prises antérieurement sur l’équipement des villes, les choix énergétiques, les engagements internationaux, le droit de propriété, les formes d’agriculture, etc. Réorienter vers le terrestre, c’est, par définition, multiplier les controverses sur tous les sujets possibles de l’existence quotidienne et nationale, sans que l’État possède les réponses.

L’État ne peut pas, dans l’état actuel, savoir quoi faire puisque son organisation administrative est entièrement structurée par l’usage du territoire, de la souveraineté, de l’autorité qui était adapté aux mouvements de modernisation et de développement maintenant mis en péril et suspendus hors-sol par le nouveau régime climatique. Il faut donc recharger l’État de nouvelles tâches et de nouvelles pratiques pour qu’il sache lui-même comment accompagner à nouveau la société civile en voie de réorientation vers le terrestre.

    Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés.

La tension actuelle vient de ce que la société civile n’est pas plus capable que l’État de s’organiser vers ce nouveau régime comme on le voit par l’irréalisme des demandes. Il n’est donc pas facile de passer de la plainte à la doléance (terme entendu au sens ancien des « cahiers de doléances » qui décrivaient des territoires en fonction des injustices commises et des moyens d’y remédier par une autre organisation de la fiscalité et du droit). La désorientation est donc générale, d’autant que ce qui reste des anciens partis continue à organiser la dispute selon l’ancien vecteur – identité nationale ou ethnique d’un côté, mondialisation et progrès de l’autre, sans oublier la révolution en costume d’époque enfin, si l’on voulait compléter le désespérant tableau de « l’offre politique ».

En même temps, dans tous les coins de France et sur tous les sujets, d’innombrables initiatives préfigurent un atterrissage vers cette autre forme d’appartenance au territoire. En un sens, les Français ont déjà changé de direction et d’attente, mais personne ne leur a dit ! Du coup, ces initiatives n’ont pas de représentation publique et partagée.

La question actuelle est de savoir si le gouvernement peut se saisir de la crise pour en amplifier l’enjeu. Puisque vous protestez avec raison contre la mauvaise manière de réconcilier écologie et économie, que proposez-vous de mieux ? Est-il possible pour un gouvernement, dont on attend toujours qu’il sache quoi faire, d’accepter le partage d’ignorance ajusté à l’étendue de la crise actuelle ?

Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés. La concertation n’a de sens qu’entre citoyens capables d’exprimer leurs intérêts et de les articuler dans un projet de transformation explicite. Or, la désorientation actuelle est beaucoup plus grave : nous avons de la peine à expliciter nos intérêts parce que nous sommes pris dans deux projets de civilisation incompatibles.

    Avant qu’une concertation soit efficace, il faut un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique.

Plus gravement, nous ne sommes pas capables de décrire précisément le territoire dont nous dépendons et qui nous permet d’exister et de prospérer (territoire, il est important de le souligner, qui déborde les frontières de l’État-nation comme du maillage administratif). C’est évident pour le climat ou les sources d’énergie ou d’alimentation, mais c’est vrai aussi de toutes les conditions matérielles, eau, biodiversité, transport, éducation, métiers, multinationales, Internet, etc. La limite, le contenu et la composition des terrains de vie, voilà ce qui est le plus compliqué, aujourd’hui, à définir. Ce que la question des migrations met en lumière de façon chaque jour plus dramatique.

Avant qu’une concertation soit efficace, il faut donc un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique. Description forcément controversée, contradictoire, mais indispensable pour redéfinir les missions de l’État.

L’épisode des cahiers de doléances prête à malentendu mais il ne peut pas être passé sous silence parce qu’il offre un précédent unique d’une crise majeure où l’État avoue son ignorance sur ce qu’il faut faire. Il ne faut pas oublier qu’en eux-mêmes les 60 000 cahiers ne menaient aucunement à la Révolution ; ils offrent plutôt un modèle d’injonction (explicite dans la lettre de convocation du 24 janvier 1789) à décrire les abus, la fiscalité, les territoires, l’économie dans un même souffle sans présupposer un cadre préalable. Ce qui se fait au fond spontanément dans la crise actuelle, mais qu’il faut amplifier et généraliser jusqu’à ce que l’entrecroisement des doléances controversées permette de repérer les solutions réalisables. (L’autre parallèle frappant est celui du Brexit qui mobilise informellement pendant deux ans tout un peuple pour passer de la plainte identitaire – « Britain first ! » – à la réalisation progressive des attachements innombrables dont ce même peuple s’aperçoit qu’il ne peut et ne veut pas se passer.) De la plainte à la description des attachements, c’est toute la politique actuelle qui est en jeu.

    Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ».

Pour sortir du modèle « cahier de doléances », disons qu’il s’agit d’une « cartographie nationale des controverses » à résoudre lors de l’inévitable transition de la France vers le nouveau régime climatique, selon le principe que les meilleurs experts pour dresser cette carte ce sont les citoyens eux-mêmes directement engagés dans les territoires en mutation ; citoyens simplement accompagnés ou aidés par les administrations qui en attendent les résultats mais ne s’y substituent pas.

En supposant que cette immense prise de risque soit la meilleure réponse à la crise, comment la mener à bien ? Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ». La seule procédure praticable semble devoir procéder en trois temps : faire un appel d’offres auprès des groupements déjà engagés dans la transition vers le terrestre (ONG, militants, associations culturelles, centres de recherche, universités, lieux de culte, écoles d’art, syndicats) afin d’organiser de telles assemblées ; sélectionner ceux qui en semblent capables et dont la qualité de parole ne puisse pas immédiatement être mise en doute ; puis soutenir financièrement et assurer la logistique (Internet, réseau social) de la mobilisation de ceux au service desquels ils ont accepté de se placer. (On peut aussi imaginer de commencer par un territoire volontaire, voire une ville ou un métier.)

Indépendamment des difficultés organisationnelles de cette cartographie des controverses, il y a une question de tonalité : il faut mettre en avant que cette crise offre d’abord une occasion formidable de reprendre l’initiative puisque de toute façon, il faudra bien qu’un pays se lance dans cette conversion générale de son mode de fonctionnement pour réconcilier sa définition du territoire avec ses conditions d’existence. Pourquoi pas maintenant ? Pourquoi pas la France ? Être le « pays des droits de l’homme » ne suffit plus à son destin : elle doit être le premier pays qui se lance dans cette aventure. Il y a là une question qui est au cœur de la notion de patrie et, en particulier, de la patrie européenne, puisqu’il s’agit bien de reprendre ces vieilles notions de peuple et de sol, si fondamentales pour l’identité, mais en leur donnant un contenu complètement nouveau qui les rattache au monde réel. Encore une fois, il ne s’agit pas de régresser, de s’appauvrir, de décroître, mais de changer de cap pour apprendre à prospérer.

Bruno Latour

Philosophe et sociologue, Professeur émérite au médialab de Sciences Po

Un peu de tout à propos de tout... comment parler de manière universelle et intemporelle

Pffffuuu !
C'est fou comme elle sait tisser et relier tout, du plus intime au plus grand : les anciens régimes qui se maintiennent à toute force, modernité, spiritualité, rapport à soi, symétrie des luttes, intuition, liberté, résonance, profondeur, résistance, santé, vieillesse, mort, agrandissement de l'être, école, désespoir/espoir, réouverture de notre vision du monde, responsabilité, corps, méditation, réalité, reliance, autonomie et partage...




lundi 17 décembre 2018

"Vous n'êtes pas assez matures"



Urgence climatique : seuls ceux qui ont des ressources psychologiques fortes peuvent vivre avec au quotidien

Urgence climatique : seuls ceux qui ont des ressources psychologiques fortes peuvent vivre avec au quotidien


C'est l'avis du philosophe australien Clive Hamilton. Il était présent à la COP21 à Paris, il a suivi la COP24. Pour lui, cela fait peur de penser à un monde à +4°C, alors on se protège en utilisant des mécanismes de défense. Il est assez pessimiste pour l'avenir.

Face à la terrible vérité scientifique du changement climatique, les humains mettent en place divers "mécanismes de défense psychologiques", explique le philosophe australien Clive Hamilton. Peu nombreux sont ceux capables de "vivre avec, au quotidien", poursuit l'auteur du best-seller "Requiem pour l'espèce humaine". Paru en 2010, cet ouvrage décrit l'installation d'un enfer sur Terre, avec moins d'un milliard d'êtres humains sur Terre. Une prévision pour le XXIIe siècle.

Hamilton était présent dans les coulisses de la COP21, et à l'époque, alors qu'on annonçait la signature de l'Accord de Paris, il était optimiste.  Mais il estime aujourd'hui qu'il est tombé dans un piège : "La COP de Paris était unique (...), on avait l'impression d'être enfin à un tournant. L'ambiance était grisante, et je suis tombé dans le piège. Quelques obstinés comme (le scientifique) Kevin Anderson, disaient 'il est trop tard, ça ne marchera pas', mais j'ai choisi d'écouter des gens engagés convaincus que c'était un tournant. Une lueur d'espoir après des années d'accablement semblait libérateur. J'aurais dû me méfier. Qu'est-ce qui s'est passé ? En un mot, Trump. N'oubliez-pas qu'il a été élu en tant que climato-sceptique".

Selon Clive Hamilton, l'accusation contre le catastrophisme est "une invention astucieuse d'une entreprise de relations publiques travaillant pour les énergies fossiles. En fait, les scientifiques et les défenseurs de l'environnement ont hésité à dire la vérité au public sur l'ampleur et l'irréversibilité du réchauffement.  Il y a plusieurs raisons pour minimiser les dangers. Certains scientifiques se sont laissés intimider, subissant les attaques constantes des négationnistes de la science climatique et des politiques conservateurs. Ce sont des êtres humains, mais en tant qu'experts ils ont une responsabilité d'informer la population sur la science, surtout quand les pires scénarios deviennent réalité.  Les défenseurs de l'environnement ont d'autres raison. Ils sont convaincus que raconter des histoires de fin du monde est contre productif, qu'ils doivent donner de l'espoir aux gens parce que la morosité les immobiliserait ou bien  ils voudraient faire la fête en attendant de mourir".
"Un vœu pieu est propagé par certains, convaincus (...) que les humains vont créer un monde magnifique de prospérité pour tous dans un jardin des délices"

Arrivé à un point où le réchauffement climatique est irréversible et ne peut être qu'éventuellement limiter dans son augmentation, les pays et les peuples réagissent différemment. Clive Hamilton fait la différence entre les États-Unis, "_où l'optimisme est enraciné dans la culture", et l'Europe et sa longue histoire de violences, où, selon lui, "les Européens sont mieux préparés psychologiquement pour ce qui va arriver"_

_"Quand quelqu'un me dit 'nous devons donner de l'espoir aux gens', je lui réponds: 'Espoir de quoi ?' Nous avons dépassé le cap d'un réchauffement climatique réversible. La question est maintenant : que devons-nous faire pour le contenir sous les +2°C et non +4°C?  Un vœu pieu est propagé par certains, convaincus (...) que les humains vont créer un monde magnifique de prospérité pour tous dans un jardin des délice_s.          

Devant la prise de conscience généralisée et la mobilisation croissante des citoyens, des jeunes, face à l'urgence climatique, il y a une demande de réponse politique. Toutefois, chacun, au quotidien a une manière différente de réagir.

" Il y a ceux qui nient la vérité, ceux qui se disent que ça ne peut pas être si terrible, ceux qui croient qu'une solution sera trouvée pour faire disparaître le problème, et ceux qui connaissent la vérité mais qui ne la laisse sortir que par moment. Seuls quelques uns, avec des ressources psychologiques fortes, sont capables de vivre avec en permanence. Certains militants sont comme ça. Cela fait peur de penser à un monde à +4°C, les extinctions, les mauvaises récoltes, les migrations de masse, les tempêtes et les incendies. Alors on se protège en utilisant des mécanismes de défense psychologiques. On l'ignore, on ne lit pas certains reportages, on se dit que les humains ont résolu d'autres problèmes difficiles, ou on espère que Dieu nous sauvera", explique Clive Hamilton.


encore Pablo !

Le collapsologue Pablo Servigne : “Croire en des catastrophes irréversibles n’empêche pas d’agir”
TELERAMA
17/12/18


Pourquoi faut-il croire à l’effondrement ?
Nous sommes partis de ce constat : malgré l’accumulation de savoirs scientifiques sur les catastrophes en cours, nous ne croyons toujours pas ce que nous savons. Et donc, nous n’agissons pas. Comment faire ? L’« effondrement » nous a paru efficace pour mettre en récit ces faits sidérants. Ce mot extrêmement large, puissant, permet aussi bien de parler des études scientifiques, de la raison, que de toucher l’imaginaire et d’ouvrir une nouvelle vision du monde. Certains y voient une prédiction de type Nostradamus, une apocalypse brutale façon Hollywood. Ce n’est pas notre démarche. Nous adoptons plutôt le point de vue d’historiens des siècles à venir, qui en étudiant notre période, pourront parler de l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle. Autrement dit un processus qui a déjà commencé, qui n’a pas encore atteint sa phase la plus critique et qui sera graduel - une sorte de déclin complexe.

Comment tout peut s’effondrer est un best-seller. C’est le signe que de plus en plus de gens y croient ?
Quand j’ai commencé à donner des conférences sur le sujet, il y a une dizaine d’années, une grande partie du public restait sidérée, certains pleuraient, d’autres étaient en colère… Aujourd’hui, les gens me disent « merci d’être franc, nous avons un horizon concret, alors on y va, on se bouge ». Et les médias ne craignent plus d’en parler. Quelque chose a changé. L’imaginaire populaire s’est fissuré : il y a eu le Brexit, l’élection de Donald Trump, les vagues de migrants, et puis, la canicule, la démission de Nicolas Hulot, le dernier rapport du Giec, l’étude sur la « Terre étuve » (publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS)… Chacun de ces événements a embarqué un peu plus de monde dans l’idée d’un avenir plus sombre. Voilà pourquoi l’effondrement, tel que nous l’avons décrit de manière systémique, étayé par la science, est intéressant : il propose un cadre scientifique de compréhension, un récit cohérent qui met ces événements en lien et donne un sens à notre époque. J’appelle ceux qui décident d’y croire les « collapsonautes », en référence aux argonautes de Jules Verne. Ce sont des voyageurs de l’effondrement. Ils déploient leur imagination, apprennent à vivre, du mieux possible, avec les mauvaises nouvelles et les changements brutaux, progressifs, qu’elles annoncent.

Que répondez-vous à ceux qui vous voient comme un oiseau de mauvais augure ?
Que croire que des catastrophes irréversibles sont déjà en cours n’empêche pas d’agir. Au contraire. Il faut comprendre qu’en acceptant cette réalité, il reste encore une marge de manœuvre, un élan de vie et la possibilité d’un passage à l’action. C’est la posture du « catastrophisme éclairé » du philosophe Jean-Pierre Dupuy : on doit considérer la catastrophe comme certaine, on doit y croire, pour avoir une chance de l’éviter.

Mais on peut aussi être tétanisé par la peur ?
C’est pourquoi l’art de donner et recevoir les mauvaises nouvelles est essentiel. Si on vous annonce brutalement que vous avez un cancer et qu’il vous reste six mois à vivre, sans rien de plus, vous serez détruit. La nouvelle de cet événement futur pourrira votre présent. Alors que si le médecin est bienveillant, vous permet d’exprimer vos sentiments, vous aurez une chance de bien vivre ces derniers mois. Un élan vital sera là, malgré la mort, et vous pourrez, peut-être, améliorer votre état. Bien vivre en attendant la mort, c’est «La» question philosophique depuis 2000 ans. Et au fond, l’effondrement n’est rien d’autre que la question de la mort projetée à une échelle collective. La démarche que nous proposons est de l’accepter. Bien sûr, c’est douloureux. Mais c’est aussi une opportunité incroyable.

Laquelle ?
Celle de commencer à construire quelque chose d’autre dès aujourd’hui, de donner du sens à ce que nous vivons. Les humains sont des animaux de croyances. Celles-ci forment notre manière d’être au monde, de voir le présent, le futur, d’aborder les autres, et ce qui nous met en mouvement. Elles peuvent être conscientes et inconscientes. Et elles sont souvent plus fortes que les faits - certaines nous imprègnent depuis si longtemps qu’elles ont fini par ressembler à des vérités indiscutables. Nos croyances, ce sont le progrès, la croissance infinie, la techno-science qui domine la nature. Celle aussi qui nous dit qu’il n’existe qu’une seule loi de la jungle - la compétition. Mais les croyances vivent et meurent. La question de l’effondrement est passionnante car elle traverse tout cela, et permet de traiter autant la raison que les émotions, les idéologies et les mythes. Elle ne condamne pas l’avenir. Au contraire, elle nous invite à déstabiliser les croyances toxiques. Et à créer un nouvel imaginaire, pour nous permettre de croire à un futur quand ce dernier a l’air de s’effondrer.

Vous même avez des enfants tout en croyant à l’effondrement...
Comme beaucoup de nos lecteurs, qui lisent les études scientifiques, croient au réchauffement climatique, et agissent... Pour ma part, devenir père a nourri mon parcours. Cela nous a poussés à quitter la ville, à offrir aux enfants la possibilité de goûter au sauvage avant qu’il n’y en ait plus. Je ne dis pas que c’est la panacée. J’ai aussi dû renoncer à des rêves que j’avais pour eux. Trouver la bonne posture est compliqué...
De façon plus générale, il faut se tenir sur une ligne de crête fragile, trouver le juste équilibre entre l’acceptation et le passage à l’action. Il faut éviter les écueils du « tout est foutu, à quoi bon... » mais aussi de l’optimisme béat, qui équivaut au déni. Et celui, encore plus toxique et passif, de l’espoir, qui nous fait croire que le système va inexplicablement changer, ou que la technologie, ou bien la déesse-mère vont nous sauver... Voilà pourquoi je dis que l’utopie a changé de camp. Aujourd’hui, les utopistes sont les optimistes béats, qui croient que tout peut continuer comme avant. Et les réalistes sont ceux qui agissent en vue des catastrophes qui ont déjà lieu, et de celles à venir.

Dans votre dernier livre, vous défendez l’« espoir actif ». De quoi s’agit-il ?
C’est l’idée, développée par les américains Joanna Macy et Chris Johnson, de faire maintenant, aujourd’hui, ce qui nous semble juste, ce qui nous importe, quelles que soient nos chances de réussite, même si on sait que le réchauffement dépassera les 1,5 degrés, que les migrations climatiques seront gigantesques, etc. C’est un de ces « déclics » sémantiques qui débloquent tout.

Ce « déclic » n’a toujours pas eu lieu chez nos responsables politiques !
Certains (encore trop rares) travaillent sur la question : ceux dont la fonction consiste à se pencher sur la longue durée, dans les services de défense, de prospective... Quelques responsables politiques comme Yves Cochet ou Delphine Batho, des hauts-fonctionnaires aussi, en parlent. L’armée suisse, par exemple, organise des exercices grandeur nature de simulations d’effondrement des pays voisins, avec blocage des frontières, etc. A plus petite échelle, en France, le réseau SOS Maires, par exemple, prend la question très au sérieux et essaie de rassembler les maires pour créer des réseaux de résilience au niveau municipal.
Mais plus on monte dans les échelons politiques, plus les verrous sont importants, à tous les niveaux - psychologique, juridique, financier, technique… Inscrire des perspectives de rupture globale n’est pas « porteur» électoralement, d’autant moins que notre système politique n’est pas conçu pour traiter des questions de long terme. Et puis, beaucoup de nos dirigeants, y compris chez les écologistes, ne connaissent pas la pensée écologique systémique (étude du vivant dans sa globalité, dans ses interconnexions), ou ne sont pas à jour – ils en sont restés à l’empreinte écologique… Nous avons un travail pédagogique à faire sur ces nouveaux champs, mais aussi sur ce que « croire » signifie vraiment.

Que voulez-vous dire ?
Savoir ne suffit pas. Les responsables politiques qui discutent des chiffres climatiques lors des COP, ont lu les rapports des experts. Ils savent. Mais ils n’y croient pas, comme si la tête savait mais que le coeur s’y refusait. Les connaissances doivent percuter le corps, les tripes, pour prendre toute leur dimension et pour qu’on puisse y croire. Le philosophe australien Clive Hamilton est celui qui m’a le plus décomplexé à ce sujet. Dans son livre Requiem pour l’espèce humaine, il décrit parfaitement comment il a « émotionnellement (accepté) ce que cela signifiait vraiment pour l’avenir du monde » et s’est senti « soulagé d’admettre enfin ce que (son) esprit rationnel n’avait cessé de (lui) dire ». Il ne s’agit pas d’une prise de conscience. C’est une prise d’émotion. Une fois qu’on l’a ressentie, plus rien n’est pareil.

C’est compliqué de parler d’émotions pour vous qui êtes scientifique de formation ?
Très ! La culture de cette profession nous demande de rester « neutre ». Pourtant, ceux qui sont plongés dans l’étude du changement climatique, de la destruction de la biodiversité, sont les premiers touchés par toute une palette émotionnelle - tristesse, colère, désespoir... Quelques uns commencent à en parler - la chercheuse Camille Parmesan, corédactrice des rapports du GIEC, a osé déclarer publiquement une « dépression professionnelle ». Mais ils sont rares. L’historienne des sciences Naomi Oreskes a d’ailleurs montré comment cette culture a conduit les climatologues à communiquer une version sous-estimée des dangers. Selon elle, les scientifiques devraient davantage exprimer leurs inquiétudes, leurs émotions, pour transmettre le message.

Y croirait-on plus ?
Si plusieurs climatologues du GIEC s’autorisaient à pleurer en public, à l’instar des larmes du représentant des Tuvalu au sommet sur le climat en 2009, ou celles de Nicolas Hulot lors de sa démission, ils provoqueraient un « déclic » énorme. Mais notre société dit encore trop souvent : c’est la preuve que la politique n’est pas faite pour lui, il est trop émotionnel...
Et pourtant les impacts des émotions sur notre perception des risques, nos manières de penser, d’agir sont fondamentaux. C’est ainsi que fonctionne le cerveau ! Le cerveau « émotionnel » nous aide à faire nos choix moraux, nos choix d’action, puis le cerveau « rationnel » justifie ce qui a été décidé en amont de façon intuitive et émotionnelle. Alors oui, il faut apprendre à voir, comprendre, accueillir nos émotions, pour le bien commun.

C’est le but de la « collapsosophie » que vous proposez dans votre livre ?
Nous avons remarqué que plus nous nous en tenions aux chiffres, plus nos auditeurs étaient sidérés. Pour ne pas devenir fous devant ce gavage de mauvaises nouvelles, nous avons eu besoin de sortir du « logos » (la « raison » en grec). D’où ce terme de « collapsosophie » : une sagesse pour traverser les tempêtes, pour ne pas nous effondrer intérieurement. Nous avons besoin des émotions, de l’intuition, de la philosophie, de la spiritualité aussi, pour accompagner la rationalité scientifique. C’est une manière de penser l’effondrement, et d’y croire, en prenant soin de nous et des gens. J’insiste bien, il ne s’agit pas de rejeter la raison. C’est la science qui nous montre les limites, qui nous explique le fonctionnement du système-terre. Mais le curseur est allé trop loin dans cette rationalité froide, devenue toxique pour la société.

Dans votre livre, vous insistez sur un chemin intérieur, vous ne croyez pas dans le politique ?
Beaucoup nous reprochent de ne pas avoir abordé la question politique de l’effondrement. C’est la plus importante. Mais pour la construire, il faut d’abord être d’accord sur le constat – c’était l’objet de notre premier ouvrage. Vient ensuite la question de la voie intérieure - la sagesse, les émotions, les spiritualités. Mais ce tome 2 n’est pas un appel au repli individuel : il s’agit de définir un élan spirituel qui redonne de la force au collectif, qui redonne envie d’agir ensemble et de créer des politiques moins toxiques. A partir de là, on est un peu mieux préparé pour le chemin extérieur, la transition, l’organisation collective. « Que faire ? », ce sera le tome 3, mais ce n’est peut-être pas à nous de l’écrire...

Peu de scientifiques s’aventurent sur le terrain de la spiritualité...
Mettre les pieds dans le plat est devenu notre spécialité ! « Effondrement » était un gros mot, nous avons contribué à le désamorcer. Nous voulons aussi désamorcer le mot « spirituel », qui met tellement mal à l’aise. En tant que scientifique athée, anarchiste, j’ai longtemps été fâché avec les religions et les spiritualités. Et puis je me suis apaisé, grâce notamment à la définition qu’en donne philosophe Dominique Bourg dans son livre Une nouvelle terre. La spiritualité n’est pas un gros mot, elle est essentielle pour vivre. C’est notre rapport au monde, à tout ce qui nous a été donné et que nous n’avons pas produit - la nourriture, le soleil, les autres humains et non humains... Définir et vivre ces liens au monde est une question fondamentale : est-on dans la réciprocité ? Dans la gratitude ? Dans l’indifférence ? Cette question traverse d’ailleurs la récente mobilisation des Gilets jaunes, des gens venus de milieux différents, qui redécouvrent la puissance de la solidarité, et la jouissance, le plaisir d’être et d’agir ensemble.
Aujourd’hui, la spiritualité fait un retour, revu et corrigé par le capitalisme marchand qui a choisi de la nommer « développement personnel ». Pourquoi ne pas l’aborder de manière plus saine ? C’est ce que nous proposons en puisant dans des traditions boudhistes, amérindiennes... C’est sans doute un peu naïf, maladroit, mais c’est un début. Il faut vivre aussi avec le risque que cette quête spirituelle puisse mener à des dérives. Il y aura, et il y a déjà, des gourous, des pseudo-religions. Mieux vaut devenir compétent pour éviter les risques. Pour ma part, j’ai choisi de mettre les mains dans le cambouis, avec cet horizon que me donne l’effondrement, pour répondre à cette deuxième interrogation essentielle qui définit la spiritualité : quel est mon horizon d’accomplissement ? Que dirai-je à mes enfants, à mes petits-enfants sur mon lit de mort : voilà ce que j’ai été, voilà ceux avec qui j’ai fait récit commun, voilà à quoi j’ai cru.

Propos recueillis par Weronika Zarachowicz