dimanche 25 avril 2021

Idée-lecture : Les nouvelles figures de l'agir - Penser et s'engager depuis le vivant - Miguel BENASAYAG, Bastien CANY

 Source : https://www.editionsladecouverte.fr/les_nouvelles_figures_de_l_agir-9782348042164

Les nouvelles figures de l'agir - Penser et s'engager depuis le vivant - Miguel BENASAYAG, Bastien CANY

 Le monde est devenu complexe. Ce constat, mille fois énoncé sur le ton de l’évidence, est à ce point partagé que plus personne ne le questionne. Mais en quoi les arbres, les villes, les écosystèmes comme l’ensemble des êtres et des choses qui nous entourent, y compris nous-mêmes, se seraient transformés sous la figure de la complexité ? Pour les auteurs, cette complexité ne relève ni d’un récit ni d’une théorie, mais d’une transformation concrète de nos territoires. Plus qu’une grille de lecture, le devenir complexe du monde désigne de profonds changements matériels dans l’étoffe même de la réalité. Comment se manifeste ce caractère matériel ? Quels défis lance-t-il à l’agir ? Alors qu’émergent partout de nouvelles formes de résistance face la destruction du vivant, c’est à ces questions qu’entend répondre ce livre, pour battre en brèche le sentiment d’impuissance qui menace à tout moment de nous rattraper.

Plutôt que d’appeler au retour de la figure de l’agir cartésien qui se prétend maître et possesseur de la nature, les auteurs proposent de revisiter la phénoménologie en déplaçant le rôle central qu’elle accorde à la conscience vers les corps. Un pas de côté qui se veut également une proposition pour une nouvelle éthique de l’acte, où la question est moins de savoir comment agir que de comprendre quelles seront les nouvelles figures de l’agir.

Un essai engagé et stimulant, explorant les possibilités de renouer avec un agir puissant dans un monde où les phénomènes comme les effets de nos actes sont marqués du sceau de l’incertitude. 


 

Idée-lecture : Comment la terre s'est tue - Pour une écologie des sens - David ABRAM

 source : https://www.editionsladecouverte.fr/comment_la_terre_s_est_tue-9782348068249

Comment la terre s'est tue - Pour une écologie des sens - David ABRAM

 Comment se fait-il que les arbres ne nous parlent plus ? Que le soleil et la lune se bornent à décrire en aveugle un arc à travers le ciel ? Et que les voix de la forêt ne nous enseignent plus rien ? À de telles questions répondent souvent des récits qui font de nous, « enfants de la raison », ceux qui ont su prendre conscience que les humains étaient seuls au sein d’un monde vide et silencieux.
Les peuples de tradition orale savent qu’il n’en est rien et l’enquête passionnante de David Abram leur donne raison. Plutôt qu’une prise de conscience, ce qui nous est arrivé est une brutale mutation écologique, qui a interrompu la symbiose entre nos sens et le monde.

Toutefois, ce n’est pas l’ancien pouvoir d’animation des choses qui s’est tari. Ne sommes-nous pas témoins de scènes étranges ? N’avons-nous pas des visions ? Ne faisons-nous pas l’expérience d’autres vies… lorsque nous lisons ? Et si la magie vivifiante de nos sens avait été capturée par les mots écrits ? Les mots de David Abram possèdent cette magie, et surtout, ils réactivent l’expérience d’un monde au présent. Ce monde alentour qui, en sourdine, continue à nourrir nos manières de penser et de parler, de sentir et de vivre.

Parce que la terre parle… 



idée-lecture : Histoire des révoltes populaires en France - Gérard VINDT

Source : https://www.editionsladecouverte.fr/histoire_des_revoltes_populaires_en_france-9782348058936

Histoire des révoltes populaires en France
Gérard VINDT

Les révoltes populaires du passé peuvent-elles contribuer à éclairer celles d’aujourd’hui ? La question s’est posée lors du mouvement des Gilets jaunes, qui n’entrait dans aucune grille d’analyse préétablie. Les Gilets jaunes sont-ils des Jacques, des sans-culottes, des poujadistes ? Aller au-delà de ces raccourcis, étudier les apports de l’historiographie des révoltes sur huit cents ans, au fil de l’affermissement et des transformations de l’État moderne, ont paru nécessaire. Des grandes études fondatrices aux recherches récentes des historiens et des sociologues, les approches ont été renouvelées avec l’apparition de mouvements sociaux de milieux populaires en marge ou en rupture avec les corps intermédiaires tels que les syndicats.
Contre qui et contre quoi se lèvent les révoltés ? Qui sont-ils, qui sont-elles ? Comment s’exprime leur révolte ? Face à la révolte, quelles sont les réactions de la société, des autorités ? Les révoltes des Gilets jaunes comme celles des jeunes des quartiers populaires s’inscrivent, avec leurs spécificités, dans une histoire longue des révoltes en France. 



samedi 10 avril 2021

Résilience alimentaire

Source : https://resiliencealimentaire.org

 

L'association Les Greniers d'Abondance a pour objectifs

RECHERCHE
Mener un travail de recherche sur les voies de résilience des systèmes alimentaires, et plus généralement sur la résilience globale des sociétés. Nous pilotons et contribuons notamment au projet ORSAT.
SENSIBILISATION
Favoriser la diffusion des connaissances et des travaux sur le sujet par divers moyens : publications, conférences, ateliers, formations…
ACCOMPAGNEMENT
Soutenir les personnes, les associations, les institutions publiques ou privées s'intéressant à cette question de résilience, en les faisant profiter de l'expertise de ses membres et en favorisant les échanges et les interactions.

 

Elle propose un exposé de la situation très clair
Voir le diaporama

 

Elle a également publié un guide sur la résilience alimentaire des territoires
Voir le guide en vidéos

Cette publication inédite marque l’aboutissement d’un travail de recherche d’un an et demi, conduit par l’association Les Greniers d’Abondance et de nombreux partenaires scientifiques, experts et acteurs de terrain.

Il expose les vulnérabilités du système alimentaire contemporain face à différentes crises systémiques : changement climatique, épuisement des ressources, effondrement de la biodiversité…


mercredi 7 avril 2021

Lecture : Raviver les braises du vivant - Baptiste Morizot

 


Baptiste Morizot - Raviver les braises du vivant

Extrait

Le dualisme, personne n'y croit, mais c"est un spectre qui nous hante. Il ne régit pas nos vies intimes, ni nos expériences réelles,
mais il s'active dès qu'on entre en conflit, qu'on parle (puisqu'il a pris le monopole sur les mots), dès qu'on absolutise nos oppositions,
qu'on hiérarchise sans attention aux ambivalences du réel, dès qu'on est gêné par une altérité, qu'on est ébranlé par une incertitude.
Ce n'est pas une métaphysique au sens fort, c'est n'est pas un système du monde : c'est un dispositif de pouvoir qui sert à triompher par l'exclusion binaire,
face à la complexité et aux ambiguïtés du monde, qui sert à ne pas voir par le point de vue des interdépendances, qui sert à se recroqueviller dans un camp
contre un autre, à opposer des intérêts de manière à se retrouver gagnant ou victime.
Le dualisme n'est pas un "aspect objectif de l'ordre du monde", comme le dit Lévi-Strauss : c'est un "ouvrage défensif" érigé par la culture, "sur son pourtour",
parce qu'elle se sentait trop faible, parce qu'elle craignait d'être engloutie. C'est une rigidification de la pensée, une expression absolutisée de la peur.
Il faut en faire, à la suite de Lévi-Strauss dans ces phrases, une lecture éthologique, et pas métaphysique. C'est la pulsion de figer les choses, de surinvestir leur différence,
et de la hiérarchiser, par peur d'être mis en danger par l'altérité qu'on minorise. Le dualisme visé ici, c'est ce petit phénomène éthologique, institutionnalisé en catégorie métaphysique,
dans une société. C'est ce qui le rend si inamovible.
[...]
Mais sortir des dualismes, ce n'est pas renoncer à toute distinction (c'est à dire renoncer à penser). C'est comprendre autrement les distinctions : comme des solutions circonstanciées
à des problèmes.
[...]
Par delà le dualisme, il n' y a pas un monisme vague et océanique, il y a simplement des catégories plus fines, dotées d'un sens des conjonctures, il y a des distinctions non essentialisées,
qui assument d'être des solutions circonstanciées à des problèmes explicites, et pas des tiroirs absolutisés en vérités pour ranger le monde dans deux boîtes, dont l'une est une poubelle ontologique (la nature ou la culture, le corps ou l'esprit, le sauvage ou l'artificiel).

 

vendredi 2 avril 2021

Le langage est-il un instrument de domination?

 Source : https://blogs.mediapart.fr/fanny-bernard/blog/040620/le-langage-est-il-un-instrument-de-domination

Les règles de la langue ne nous apparaissent pas comme des instruments de domination car nous les avons apprises dès l’enfance. Cependant, d’où viennent ces règles ? Qui les édicte ? Une connaissance de l’histoire de la langue française concernant la question du genre permet de comprendre en quoi le langage peut être un instrument de domination, mais aussi d’émancipation. 

Lire l'article sur Médiapart


 

Cet article est la suite d’une intervention faite aux journées académiques de Versailles le 13 juin 2019 par F.Bernard et Héloïse Facon, professeures de philosophie en lycée, sur une demande de l’inspectrice Mme Szpirglas.   

Le langage peut être défini comme la capacité universelle d’utiliser et de créer un système de signes permettant d’exprimer des pensées et de transmettre un message. Il est donc bien au premier abord un instrument: le moyen par lequel nous allons nous exprimer et communiquer avec autrui. Cependant, lorsque nous l’utilisons, nous n’avons pas l’impression d’être dans un rapport de domination, de dominer ou d’être dominé.e par quiconque ni par un système d’oppressions. Pourtant, le langage et son utilisation dans la parole sont bien soumis à des règles. Ces règles ne nous apparaissent pas comme des instruments de domination car nous les avons apprises dès l’enfance et que nous les appliquons quotidiennement. Cependant, d’où viennent ces règles ? Qui les édicte ? Qui choisit comment et qui parle ? L’universalité du langage est-elle un gage de sa neutralité ou un masque d’une subjectivité genrée ? Une connaissance de l’histoire de la langue française concernant la question du genre permet de comprendre en quoi le langage peut être un instrument de domination, mais aussi d’émancipation.

I) La langue reflète la domination masculine présente dans notre société.

A) Comment prendre conscience du sexisme dans la langue française  ?

Exercices à proposer aux élèves :

1/ Réécrivez ces deux textes en changeant le genre des personnages :

1. « Le policier a été accusé de crime passionnel. Ses compères disaient pourtant que c’était un homme facile, un bon chef de famille. « Ce n’est pas un voyou, c’est un bon gars ! ». « Un maître pour toutes les femmes du commissariat, un bon cuisinier lors des repas de fêtes », affirma son chef sur un ton fraternel. Il est vrai que ce professionnel était un homme public : dans un autre temps, il aurait été courtisan du roi; aujourd’hui, il était commandant et un grand ami du préfet. Mais il n’avait jamais tenté de devenir un homme politique, même si, petit garçon, il avait rêvé d’être premier ministre ou chef d’Etat. Auteur d’un guide sur “être soldat dans l’armée”, sa première carrière, il aurait pourtant pu devenir un grand homme.»

2. « Mademoiselle Sophie était la fée du logis. Elle n’avait pas de femme de ménage ni de nourrice : du matin jusqu’au soir, elle s’occupait seule de ses six enfants. Quand arrivait l’heure des mamans, elle courait de classe en classe à l’école maternelle. On lui prêtait des talents de grande couturière. Certaines disaient que c’était une femme de mauvaise vie, une chipie, une mégère ou une putain, selon les interprétations, malgré son côté “garçon manqué”. Elle avait pourtant un nom d’épouse, mais le cachait car elle ne voulait pas apparaître comme une femme au foyer. »

2/ Extrait d'un communiqué de l'Académie française : de qui parle ce communiqué ?

« Le Secrétaire perpétuel et les membres de l’Académie française ont la tristesse de faire part de la disparition de leur confrère, Chevalier de la Légion d’honneur, Commandeur des Arts et des Lettres, décédée le 6 février 2015, à Paris, dans sa quatre-vingtième année. »

3/ Quelles difficultés avez-vous rencontrées ? Pourquoi ?

1/  a) Le terme “policière” existe-t-il? Le “crime passionnel” désignait dans l’article 324 du code pénal de 1810 certaines « excuses » pour le meurtre commis « par l’époux sur l’épouse »: cette notion n’existe plus dans le droit français pénal aujourd’hui, et il ne s’appliquait qu’au meurtre de la femme par le mari! “Compère” semble avoir pour équivalent “commères” mais cela n’a pas exactement le même sens, puisque commère a une connotation péjorative et renvoie plutôt à une femme qui fait des commérages. Un “homme facile” a une connotation méliorative tandis que l’expression symétrique “femme facile” renvoie à une prostituée. Le terme “VoyouTE” existe dans certains dictionnaires mais ne s’emploie pas beaucoup dans le langage courant. Une “garce” n’a pas le même sens que le terme “gars” au féminin, puisqu’il connote l’idée de mauvaises moeurs, là où le terme “gars” n’a pas de connotation. Le terme “maîtresse” existe mais il a une connotation sexuelle. La cuisinière désigne d’abord un meuble en français, alors comment appeler une femme dont le métier est de faire la cuisine1 ? CheFFE se met au féminin, mais faut-il préférer le terme “cheftaine”? “Professionnelle” au féminin renvoie à nouveau à la prostituée, comme “femme publique” (qui serait l’équivalent d’”homme public”) et être “courtisane” du roi n’a rien à voir avec être “courtisan”. Faut-il féminiser “commandantE” ou garder le terme du grade? Une “grande amie” est une expression qui à nouveau a une connotation sexuelle. Le terme “préfètE” renvoie à la femme du préfet dans le dictionnaire et non à une femme qui exercerait cette fonction. Une “femme politique” n’a pas le même sens2 qu’un “homme politique”, qui est une expression consacrée. En France, nous avons eu une seule “première ministre”: faut-il accorder l’adjectif? Il en va de même pour toutes les fonctions politiques, et notamment celle de “chefFE d’Etat”. Les débats sont nombreux sur le terme “autrice” ou ”auteure”, nous y reviendrons plus tard. “SoldatE” pose le problème du métier et du grade militaire. Enfin, une “grande femme” est une expression qui n’a aucun sens en français, et révèle quelque chose de notre concept de l’histoire de France.

1/ b) L’équivalent de “Mademoiselle” est “damoiseau”3 mais il n’est jamais utilisé dans le langage courant. La “fée du logis” est une expression qui n’a aucun équivalent au masculin. Peut-on dire un  “homme de ménage” ou faut-il parler de “technicien de surface”? La “nourrice” n’a absolument aucun équivalent, tant les hommes n’ont jamais rempli cette fonction d’éducation et de care dans l’histoire française. L’”école paternelle” pourrait-elle exister? De même que “l’heure des papas”? Un “grand couturier” est une expression qui a une connotation différente qu’”une grande couturière” puisqu’elle renvoie à un statut social et professionnel valorisé. Un “homme de mauvaise vie” n’existe pas en français. Il est également difficile de trouver un équivalent pour une “chipie” et une “mégère”. “Gigolo” pourrait être l’équivalent de “putain”, ou on pourrait employer l’expression contemporaine plus neutre et large “travailleur du sexe”. Une “fille manquée” aurait l’équivalent “femmelette” pour un homme, mais ce terme, alors même qu’il désigne un homme, est péjoratif pour les femmes. Le “nom d’époux” n’a aucun référent dans le réel, donc aucune expression n’existe au masculin. Un “homme au foyer” est une expression qui commence à émerger.

2/ Etrangement rédigé au masculin, ce communiqué parle pourtant d’Assia Djebar.

3/ Bilan: certains mots n’ont pas de féminin ou de masculin. 

  • Des expressions laudatives n’ont pas d’équivalent au féminin (grand ami, grand homme,...).
  • Des noms de métiers qui sont pourtant exercés par des femmes aujourd’hui n’ont pas de féminin, ou leur féminin est encore très peu employé (cuisinier, policier, pompier, soldat, préfet, commandant, chef, premier ministre, auteur).
  • Des mots qui connotent la violence n’existent qu’au masculin: voyou, assassin, bourreau, monstre. 
  • Beaucoup d’expressions péjoratives n’existent que pour les femmes, et n’ont pas d’équivalent au masculin : une peste, une greluche, une “Marie couche-toi là”, une gourde, une furie, etc., 
  • Des termes censés correspondre à la vocation naturelle des femmes n’ont pas d’équivalent masculin : en lien avec la maternité4 ou le travail domestique.
  • De nombreux mots n’ont pas le même sens au masculin et au féminin (maîtresse, professionnelle, femme facile, femme publique, courtisane, grande amie, grand couturier). En changeant de genre, le mot peut changer de sens. Des mots en apparence synonymes ne le sont pas réellement. Le mot féminin est péjoratif et il a souvent une connotation sexuelle, contrairement à l’équivalent masculin. Marina Yaguello note que les dissymétries sémantiques et morphologiques jouent toujours au détriment de la femme: “langue du mépris”5


B) Pourquoi la langue française est-elle sexiste ?

C’est le résultat d’une décision politique consciente. La langue française n’a pas toujours été sexiste. C’est l’Académie française qui a décidé de masculiniser la langue. Avec la création de l’Académie française par Richelieu en 1635, il s’agit de standardiser le français, d’inventer une norme unique. Sur le terrain idéologique, cela correspond à une période de guerre contre les femmes, qui s’est menée aussi le terrain de la langue. Eliane Viennot parle d’un processus de masculinisation du français entre le XVIIème et le XIXème siècles. Cette volonté d’exclusion des femmes a pris des formes concrètes, par exemple l’adoption de quotas pour limiter leur présence. Par exemple, au XVIIIème siècle, l’académie de peinture et de sculpture n’acceptait que quatre femmes dans ses rangs. L'Académie française n'accueillera ainsi sa première femme, Marguerite Yourcenar, qu'en 1980, citée comme “romancier”. On peut faire une rapide chronologie de cette exclusion des femmes dans les différents aspects de la langue française.

1/ La masculinisation des règles d’orthographe et de grammaire

Le masculin ne l’a pas toujours emporté sur le féminin. La règle de grammaire “le masculin l’emporte sur le féminin” a longtemps coexisté avec d’autres règles. Jusqu’au XVIIème siècle, il y avait plusieurs règles d’accord en concurrence :

  • l’accord de proximité : accord avec le substantif le plus proche. Exemples :« afin que ta cause et la mienne soit connue de tous », écrit Ronsard en 1563 dans Epître à la Response aux injures et calomnies.“surtout j’ai cru devoir aux larmes, aux prières, consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières”, écrit Racine, dans Athalie, en 1691. Agrippa d’Aubigné écrit : «Portant à leur palais bras et mains innocentes» (Les Tragiques III, 203). Et encore au XVIIe chez Racine : «Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle» (Athalie). Cette règle se rencontre en grec ancien et en latin, de même qu'en ancien français.
  • l’accord de majorité: avec celui qui exprime le plus grand nombre: “les enseignantes et enseignants du premier degré sont présentes lors de la fête de l’école”.
  • l’accord de choix: accord selon le bon vouloir du locuteur.

En 1647, douze ans après la création de l’Académie française, un de ses membres, Claude Favre de Vaugelas, préconise que le masculin l’emporte en grammaire au motif que « le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble » (Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire). Scipion Du pleix en 1651 écrit également: “parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins, quoiqu’ils soient plus proches de leur adjectif”. Un siècle plus tard, en 1767, le grammairien Nicolas Beauzée, autre membre de l’Académie française, écrit que : « le genre masculin est réputé plus noble que le genre féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle »6. En 1847, Nicolas Bescherelle confirme : “le masculin est plus noble que le féminin”. 

La domination du masculin ne s’est imposée qu’à la fin du XIXème siècle. C’est en 1882 que l’État tranche en faveur du masculin, lorsqu’il rend l’école publique obligatoire. La règle de grammaire officielle devient celle qui est restée en vigueur dans les manuels scolaires jusqu'à aujourd'hui : "le masculin l'emporte sur le féminin". En conséquence, il faut écrire :"les hommes et les femmes sont beaux".

L’idée que le masculin serait neutre s’est diffusée au XXème siècle, lorsqu’il était moins acceptable d’affirmer la supériorité du mâle sur la femelle. «Le masculin est le genre indifférencié» écrivent les grammairiens Wagner et Pinchon. On parle aussi de “genre par défaut”, de “genre non marqué” ou de “genre extensif”. 

Mais il n’y a pas de neutre: en français, la langue nous oblige à genrer le sujet.  Un mot est soit masculin, soit féminin. L’usage du masculin est le résultat d’un préjugé, d’après lequel le genre masculin serait le plus noble. Le masculin est censé représenter toute l’espèce humaine, mais ce n’est jamais le cas pour le féminin. La neutralité dissimule en réalité un postulat de supériorité.

Ainsi, Bernard Cerquiglini parle de “tradition misogyne” de l’académie française. Plus qu’au sexisme, c’est au conservatisme que Marina Yaguello attribue la difficulté de la formation des féminins : «La France a une lourde tradition d’académisme, de purisme et de contrôle sur la langue. Cette situation, on le sait, date de la création de l’Académie française. La question des noms d’agent illustre parfaitement, la grammaire historique nous le montre, le contraste entre la langue pré-académique et la langue post-académique»7.

2/ La masculinisation du lexique

Les grammairiens du XVIIème siècle ont combattu les noms féminins désignant des métiers et des fonctions prestigieuses, jugés trop nobles pour être exercées par des femmes. Les travaux d’Eliane Viennot8 font connaître d’anciens termes qui sont inutilisés aujourd’hui: ambassadrice,écrivaine, procureuse, jugesse, jongleresse, peintresse, unE aigle, philosophesse, cheffesse, professeuse, prud’femmes, médecine ou médecineuse. Autrice est aussi vieux qu’actrice et est formé exactement comme « amatrice » ou « spectatrice ».

Tous ces termes ont donc été combattus. Ces mots présents dans le français ancien disparaissent, car les académiciens estimaient que ces métiers devaient être réservés aux hommes. Sylvain Maréchal écrivait dans son « projet d’une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes » en 1801: « Pas plus que la langue française, la raison ne veut qu’une femme soit auteur. Ce titre, sous toutes ses acceptions, est le propre de l’homme seul. » Et Louis-Nicolas Bescherelle, dans sa Grammaire nationale, en 1834:

« Quoiqu’il y ait un grand nombre de femmes qui professent, qui gravent, qui composent, qui traduisent, etc., on ne dit pas professeuse, graveuse, compositrice, traductrice, etc. mais bien professeur, graveur, compositeur, traducteur, etc., par la raison que ces mots n’ont été inventés que pour les hommes qui exercent ces professions. » (Louis-Nicolas Bescherelle, Grammaire nationale, 1834) 

Ils ne font pas la guerre au féminin “boulangère” ou “servante”, mais seulement aux activités qu’ils considèrent être leur chasse gardée. Les métiers moins valorisés socialement n’ont jamais été privés de leur féminin lorsqu’ils en avaient. Par exemple, le gastelier et la gastelière sont devenu.e.s le pâtissier et la pâtissière. Aujourd’hui, les académiciens disent qu’une ambassadrice ne peut être que la femme d’un ambassadeur et non une femme qui aurait pour métier d’être ambassadeur. Ils ne condamnent pas “avocate”, puisqu’il n’est pas permis pour une femme d’être une avocate à l’époque: on l’utilise au sens figuré (avocate d’une cause).

Ce sont des raisons politiques et non linguistiques qui ont justifié cette évolution de l’exclusion des termes féminins. Eliane Viennot écrit en effet : « Fermer l’université aux femmes, c’était fermer les professions prestigieuses qui dépendaient de diplômes universitaires. Il n’y a pas besoin de porter la guerre sur la question du nom, il suffit d’empêcher les femmes de devenir avocate, médecin, etc. Par contre, on n'a jamais pu empêcher une femme d’être autrice, il n’y a pas de règlement, il n’y a pas de diplômes pour devenir peintre, peintresse comme on disait à l’époque. [...] Sur ces professions, où ils ne pouvaient pas empêcher les femmes d’arriver par règlement, il y a eu une bagarre linguistique qui a été mise en place »9.

Ne pas donner les outils pour nommer les femmes, c’est un moyen de contribuer à la domination masculine. Marina Yaguello affirme ainsi: “ le dictionnaire est une création idéologique 10. Ce n’est “en aucun cas un inventaire neutre des mots de la langue. Si le choix des mots dignes d’y figurer est en soi révélateur, les définitions le sont tout autant”. Il est “l’instantané d’un moment culturel”, surtout politique pouvons-nous ajouter.

3/ Quel est l’homme derrière “l’homme”?11

Le mot “homme” est supposé inclure les femmes dans la langue française. Mais ce mot n'est pas l'équivalent de l'homo latin, qui voulait dire «être humain» (dans cette langue, le mâle humain se disait vir); dès le Moyen-Âge, il avait pris le sens de «mâle humain adulte». 

C'est l'Académie française qui l'a défini comme signifiant «les deux sexes» dès son premier Dictionnaire (1694), en contradiction absolue avec les usages de son temps, dans le cadre de ses efforts pour accroitre toujours davantage la puissance du masculin. En réalité, le mot « homme » dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen française a longtemps servi à écarter juridiquement les femmes du droit de vote. En anglais, on parle de “human right”.  Dès 1789, des femmes ont protesté contre ce terme: 

«Le 5 octobre dernier, les Parisiennes ont prouvé qu’elles étaient pour le moins aussi braves qu’eux. […] Remettons les hommes dans leur chemin et ne souffrons pas qu’avec leurs systèmes d’égalité et de liberté, avec leurs Déclarations de droits, ils nous laissent dans l’état d’infériorité – disons vrai, d’esclavage –, dans lequel ils nous retiennent depuis si longtemps.», Mme la M. de M…, Étrennes nationales des dames, fin 1789.

L'Ordonnance du 21 avril 1944 a dû spécifier que «les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes» et la Constitution de 1946 a dû le répéter: «La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l'homme».

Les rédacteurs de la Déclaration onusienne de 1949 voulaient écrire «Man Rights» et ce fut la seule femme présente, Eleanor Roosevelt, qui se battit pour qu'ils adoptent « Human Rights», afin de couvrir les droits des femmes. Le  Québec francophone traduit cette expression de façon plus inclusive en parlant de « Droits de la personne humaine ».

La majuscule censée faire la différence ne s'entend pas, et elle est bien souvent oubliée. C'est du reste un mythe récent. Dans les textes anciens, on ne la trouve que sur les couvertures (de livres, de brochures…) parce que l'usage était d'en mettre à presque tous les substantifs; dès les pages intérieures, le mot est en minuscules. Dans les textes récents, la majuscule spécifique n'est de rigueur que pour les textes parlant de ou publiés par l'association Ligue des Droits de l'Homme. Pour les définitions de homme et de droits de l'homme, elle n'a fait son apparition dans les dictionnaires qu'au cours des années 1960 (y compris celui de l'Académie). Elle correspond donc à une adaptation au nouveau contexte: les femmes sont désormais citoyennes, donc il convient de faire croire que le mot est valable pour elles aussi.

La LDH française ne veut pas changer de terminologie, mais l’Association marocaine des droits humains (AMDH) s’est créée d’emblée sur cette base en 1979. Amnesty international a changé de terme en 1998. Un collectif Droits humains pour toutes et tous revendique en France ce changement.12

4/ Le genre des mots

Cette réforme de masculinisation de la langue initiée par l’Académie Française a également modifié le genre de nombreux noms communs. Les termes péjoratifs ou passifs sont désormais associés au féminin (« la douceur »). Les termes actifs et valorisés sont plutôt masculins (« le pouvoir »). « L’erreur » qui se disait d’abord au masculin devient féminine. Désormais, on ne dira plus « la langage ». Jusqu’à Napoléon, « aigle » était féminin, du fait de sa finale en « e ». Mais Bonaparte voulait en faire son emblème, alors « aigle » devient masculin, car il doit être un symbole de pouvoir et de puissance. «Fourmi » en revanche, passera du masculin au féminin.

On peut se demander si la perception genrée des mots est un hasard de la classification nominale ou s’il s’y rattache des valeurs symboliques liées aux structures mentales, sociales et aux valeurs culturelles. Les linguistes en débattent. Selon Jakobson, le genre a une fonction métaphorique: il y a un symbolisme mâle ou femelle selon les objets. Par exemple, “la mort” est masculin en allemand. Au contraire, Fodor affirme que la formation de la catégorie du genre est due à des causes internes à la langue: l’évolution phonétique, le rôle de l’analogie. Au XXème siècle, Damourette et Pichon (Essai de grammaire de la langue française, 1911-1927) , ont cherché à établir des liens entre les qualités d’un objet et son genre grammatical selon les représentations genrées. Ils écrivent

“un moteur communique la puissance et l’action à toutes les machines sans force propre qui lui obéissent; ces machines, la balayeuse, la perceuse, la moissonneuse ne peuvent rien sans lui. Les noms féminins de toutes les machines outils sont particulièrement suggestifs. On dirait qu’ils ont pour prototype la pondeuse, c’est-à-dire la poule, être éminemment féminin, dont la fécondité foncière se manifeste par un acte indéfiniment répété”.  

Ils forment le concept de “sexuissemblance”. La langue reflète les mentalités selon eux: puisqu’elles sont sexistes, il est normal que la langue le soit aussi. Mais s’agit-il d’une justification?

Les stéréotypes de sexe sont des représentations schématiques et globalisantes qui attribuent des caractéristiques supposées « naturelles » aux filles/femmes, aux garçons/hommes, sur ce que sont et ne sont pas les filles et les garçons, les femmes et les hommes, sous-entendu « par nature». Les rôles de sexe sont les traits psychologiques, les comportements, les rôles sociaux ou les activités assignés plutôt aux femmes ou plutôt aux hommes, dans une culture donnée, à une  époque donnée. Les rôles de sexe sont une mise en pratique du genre. Le genre est le système de normes hiérarchisées et hiérarchisantes de masculinité/féminité. Ces normes sont différentes, construites en opposition, et valables dans une culture donnée, à une époque donnée. Ce système produit des inégalités entre les femmes et les hommes. Lorsqu’on affirme que la langue les reflète, cela n’implique-t-il pas aussi qu’elle peut aussi les combattre?

C’est bien parce que la langue est politique que la langue française a été infléchie délibérément vers le masculin durant plusieurs siècles. Ne pourrait-on pas l’infléchir vers un égalité des genres et des sexes?

C) Comment rendre la langue plus égalitaire ?

  • Une lutte qui ne date pas d’hier

D’abord du point de vue historique, Eliane Viennot montre que cet effort pour masculiniser le français a suscité des résistances. La diversité des règles d’accord a perduré jusqu’au XIXème siècle. En 1694, Madame de Sévigné accorde le pronom attribut avec le genre de la personne : 

« Madame, je suis enrhumé. 

— Je la suis aussi, me dit-elle. 

— Il me semble, Madame, que selon les règles de notre langue, il faudrait dire : je le suis. 

— Vous direz comme il vous plaira, ajouta-t-elle, mais pour moi, je croirais avoir de la barbe au menton si je disais autrement.»

Simone de Beauvoir aurait ainsi dû écrire: « On ne nait pas femme, on la devient. »

Au cours de la Révolution Française, les femmes demandent que cesse l’usage de la suprématie du masculin, en même temps qu’elles réclament le droit de vote. Requête des dames à l'Assemblée nationale, article 3 du Projet de décret adressé à la Législative, 1792 : « Le genre masculin ne sera plus regardé, même dans la grammaire, comme le genre le plus noble, attendu que tous les genres, tous les sexes et tous les êtres doivent être et sont également nobles ».

  • Peut-on atteindre l’égalité matérielle par la langue?

Cependant, si les femmes n’ont pas eu gain de cause au XVIIème et XVIIIème siècle, on peut se dire que la stratégie féministe ne doit pas commencer par le travail sur la langue. Si le langue ne fait qu’exprimer ou refléter les rapports de forces sociaux, il peut en effet paraître vain d’essayer de la changer. Ne faut-il pas d’abord changer la société et les mentalités et ensuite changer la langue? Peut-on agir consciemment sur des constructions inconscientes? Cette évolution peut-elle se faire d’elle-même ou nécessite-t-elle une action volontariste des locuteurs et locutrices, de l’Etat, des linguistes? Une minorité peut-elle décider de la façon dont la majorité doit parler? Qui décide de la façon dont on parle? La langue ne fait-elle qu’exprimer une structure sociale qui la dépasse ?  

En réalité, la langue est aussi un outil de résistance contre la domination. La langue peut être à la fois un reflet de nos représentations sociales, et un instrument pour les changer. Marina Yaguello affirme que  la langue est à la fois un miroir, qui représente et fixe les représentations de la société, et un principe actif qui alimente ces représentations. Le préjugé ou stéréotype social serait donc antérieur au langage, mais en même temps, il est recréé par le langage. “L’action volontariste” suppose aussi une évolution des structures mentales et sociales. Par exemple, Marina Yaguello raconte qu’en Norvège, “stortingsmann” (député) a été officiellement changé par “stortingsrepresentant” pour le rendre neutre (mann renvoyant à l’homme et representant étant neutre), mais les hommes sont restés majoritaires au parlement, donc si on parle d’une députée, il faut dire “femme stortingsrepresentant” aujourd’hui. On peut avoir l’impression que l’action sur la langue n’a aucun effet dans la réalité matérielle et que l’objectif du combat des inégalités doit se concentrer sur la réalité matérielle plutôt sur sur la langue.

Inversement, se saisir de la langue, la modifier pourrait permettre d’influer sur ces stéréotypes. La langue peut permettre de réinventer le réel. Les luttes politiques ont souvent un aspect linguistique. Se saisir des mots, c’est revendiquer non seulement un droit à la parole, mais aussi une vision du monde.

  • Des règles et un lexique non sexistes?

Exercice à faire faire aux élèves: proposer, en groupe, des règles d’orthographe et/ou des néologismes qui permettraient de rendre la langue française moins sexiste. 

Aujourd’hui, des féministes proposent une “communication inclusive”. La communication inclusive vise à réaliser une représentation égale des femmes et des hommes dans la langue. Elle ne se réduit pas à l’usage du point médian. Dire “Françaises, français” ou “chères clientes, chers clients” participe déjà de la communication inclusive. La revendication est ancienne: le philosophe John Stuart Mill en 1867 fait un discours à la chambre des Communes qui demande à ce que le mot de “man” soit remplacé par “person” dans la loi, dans le cadre de ses revendications féministes.

Le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes a réalisé un Guide pratique pour une communication publique sans stéréotypes de sexe (signé par le ministère de l’éducation nationale). Il propose 10 recommandations pour une communication égalitaire. Nous en sélectionnons quelques-unes:

1) Éliminer toutes expressions sexistes

« chef de famille », « mademoiselle », « nom de jeune fille », « nom patronymique », « nom d’épouse et d’époux », « en bon père de famille »

2) Accorder les noms de métiers, titres, grades et fonctions

Le mot “autrice” a été redécouvert. Dire une “femme écrivain” plutôt qu’une écrivaine renforce l’idée que ce n’est pas normal. Cheffe s’accorde au féminin. Yvette ROUDY et Benoîte GROULT ont écrit une circulaire le 11 mars 1986 relative à la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre suite à la commission de terminologie afférente, créée par la ministre ; renforcée par la circulaire du 6 mars 1998. 

Le HCE soutient la réhabilitation de l’usage de la règle de proximité, qui consiste à accorder les mots avec le terme le plus rapproché

3) User du féminin et du masculin dans les messages adressés à tous et toutes 

La forme préconisée pour l’oral reste valide. Le point peut être utilisé alternativement en composant le mot comme suit : racine du mot + suffixe masculin + point + suffixe féminin. Le point a l’avantage d’être peu visible pour ne pas gêner la lecture, d’être le plus aisé pour les logiciels adaptés aux personnes malvoyantes, de faciliter l’écriture sur un clavier informatique et d’éviter toute connotation négative à l’inverse des parenthèses (indiquent un propos secondaire), de la barre oblique (connote une opposition), du E majuscule (peut laisser penser que seules les femmes sont désignées). Il prend également moins de place que le tiret, autre forme courante.

Il faut préférer vocabulaire “épicène”, c’est-à-dire un terme qui prend la même forme au masculin et au féminin: un.e élève, un.e membre, un.e fonctionnaire, etc.; ou les termes « englobants », désignant indifféremment une femme ou un homme: les enfants, les personnes, les êtres humains, le peuple, le public.

Privilégier l’expression « user du féminin » plutôt que « féminiser » la langue ou le langage, car le genre grammatical féminin existe déjà : il est simplement peu, ou plus usité. Le fait d’utiliser un verbe d’action comme « féminiser » sous-entend à tort que l’on transformerait la langue.

4) Utiliser l’ordre alphabétique lors d’une énumération

Cela permet d’éviter toute forme de hiérarchie et de galanterie. Ex: les femmes et les hommes, les conducteurs et les conductrices. Egalité femmes-hommes, les lycéennes et les lycéens, les sénateurs et les sénatrices.

5) Présenter intégralement l’identité des femmes et des hommes

6) Ne pas réserver aux femmes les questions sur la vie personnelle 

7) Parler «des femmes» plutôt que de «la femme», de la «journée internationale des droits des femmes» plutôt que de la « journée de la femme» et des «droits humains » plutôt que des «droits de l’homme»

Il est important de dissocier « la Femme » (le fantasme, le mythe, qui correspondent à des images stéréotypées et réductrices telles que la figure de « l’Arabe » ou du « Juif ») et « les femmes », qui sont des personnes réelles, aux identités plurielles, et représentatives d’un groupe hétérogène. « La Femme » est une représentation mentale produite par la société : l’expression suggère que toutes les femmes partagent nécessairement des qualités propres à leur sexe (douceur, dévouement, charme, maternité…).

8) Diversifier les représentations des femmes et des hommes

9) Veiller à équilibrer le nombre de femmes et d’hommes 

Pour un événement donné :

n Compter le nombre de femmes et d’hommes invité.e.s à s’exprimer (un outil : l’application Itcounts).

n Compter les temps de parole accordés aux femmes et aux hommes intervenant.e.s (un outil : le site arementalkingtoomuch.com ).

10) Former les professionnel.le.s et diffuser le guide

Le HCE encourage les organisations publiques, les collectivités, les services administratifs, les établissements d’enseignements supérieurs et, plus largement, toutes les organisations désireuses de formaliser leur démarche pour une communication non sexiste à signer la Convention d’engagement pour une communication publique sans stéréotype de sexe.

d) Qui fait la langue?

L’invention de nouvelles règles d’orthographe et de grammaire ainsi que de néologisme pose la question suivante: qui fait la langue? L’académie, les locuteurs et locutrices, l’Etat, les grammairiens experts? Et quel est le statut des règles de la langues: s’agit-il de normes sociales ou lois juridiques passibles de sanctions?

Exemple à travailler avec les élèves: Le député Julien Aubert a-t-il mérité sa sanction?13

En 2014, à l’Assemblée nationale, le député UMP Julien Aubert s’adresse à la présidente de séance PS Sandrine Mazetier en l’appelant « Madame le président », ce qu’elle corrige, mais il maintient, et accepte la sanction prévue par le règlement : une retenue sur son indemnité (il est privé du quart de son indemnité mensuelle, soit 1400 euros environ). Il a été soutenu par 140 députés de son parti (qui présentent un ultimatum au président de l’Assemblée, pour qu’il retire la sanction). Une pétition spontanée a recueilli plus de 36000 signatures. Faut-il être sanctionné.e par la loi pour une faute de langue? Mais s’agit-il seulement ici d’une faute de langue ou d’une parole sexiste?

On peut se demander si c’est à l’Assemblée nationale d’édicter les règles de la langue: les règles de la langue sont-elles du même ordre que les lois juridiques? N’y a-t-il pas des spécialistes de la langue à qui revient la tâche de choisir, formuler et garantir ces règles?

 En France, on pense souvent que c’est l’Académie française qui détient ce rôle. Mais en réalité, l’Académie française n’a plus aucune autorité officielle depuis l’avènement de la Vème République. En 1984, on souhaite ouvrir des professions aux femmes: Yvette Roudy, ministre des droits de la femme, a mis en place, en 1984, une Commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes, présidée par Benoîte Groult14. L’Académie proteste: c’est à elle de régir la langue et non à l’Etat! En réalité, elle n’a pas sorti de dictionnaire depuis 1936. L’Académie française n’a aucune expertise car elle ne comporte aucun linguiste, ni spécialiste de la langue. Ce sont des maisons d’édition spécialisées qui écrivent les dictionnaires (équipes composées de lexicographes, spécialistes de l’histoire de la langue, de la francophonie, de la phonétique) ainsi que des internautes bénévoles qui alimentent des dictionnaires collaboratifs en ligne. Aujourd’hui, l’Etat a mis en place différentes structures, comme la Délégation générale à la langue française et aux langues de France et la Commission d’enrichissement de la langue française.

De plus, nous avons vu que le dictionnaire est une “création idéologique” selon la formule de Marina Yaguello: en effet, quand il s’agit d’admettre de nouveaux mots, les dictionnaires peuvent faire des choix différents. Par exemple, le terme vegan fait d’abord son apparition dans le dictionnaire Hachette en 2012 puis Petit Robert et du Petit Larousse, éditions 2015. Le Petit Larousse a intégré “bolos” en 2016, avec un seul s.

Enfin, la courroie de transmission des règles de la langue, ce sont les personnes qui l’enseignent. En 2017, 314 membres du corps professoral s’engagent dans une tribune15 à ne plus enseigner que “le masculin l’emporte sur le féminin”. L’enseignement est en effet une position qui exige de transmettre, mais aussi de sanctionner et corriger la langue. 

“Nous déclarons enseigner désormais la règle de proximité, ou l’accord de majorité, ou l’accord au choix;

Nous appelons les enseignantes et les enseignants de français, partout dans le monde, à renouer avec ces usages;

Nous les appelons à ne pas sanctionner les énoncés s’éloignant de la règle enseignée jusqu’à présent;

Nous appelons le Ministère de l'Éducation nationale à donner à ses personnels et à ceux des établissements sous sa tutelle des instructions précises allant dans le même sens;

Nous appelons les professionnelles et les professionnels de la presse et de l'édition, les correcteurs et correctrices, les écrivaines et les écrivains à en faire autant;

Nous appelons les citoyennes et les citoyens francophones à en faire autant.”

S’agit-il d’un choix politique personnel, d’un engagement individuel? Aujourd’hui, le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotypes de sexe est signé par l’éducation nationale mais cela ne signifie pas que tou.te.s les enseignant.e.s l’appliquent.

Mais aurait-on tout réglé avec ces nouvelles règles et ces nouveaux usages? Ce sont la société, les normes, les imaginaires qu’il faut transformer et non seulement la langue: la langue est un reflet de la société, mais elle ne peut pas transformer seulement par elle-même la société. Marina Yaguello soutient que la langue n’est pas une superstructure: la langue est en retard sur les structures sociales car les structures mentales la tirent en arrière. L’évolution de la langue ne peut précéder et forcer l’évolution des mentalités. Il vaut mieux lutter sur le terrain de l’école, institutions, médias en obtenant des dictionnaires non sexistes, des manuels non sexistes, formulaires administratifs… Ainsi, la dé-masculinisation de la langue se heurte à de nombreuses résistances.


D) Les réactions négatives et objections

Selon l’Académie française, l’écriture inclusive serait un péril mortel pour la langue française. La langue française, parlée par 315,2 millions de personnes dans le monde, soit la 5ème langue la plus parlée sur le planète, peut-elle être en péril? Il faut noter que le 28 février 2019, l’académie française s’est enfin prononcée en faveur de la féminisation des noms de métiers. La langue vit et évolue, et ne meurt pas de ses évolutions: tou.te.s finissent par le reconnaître et l’entériner. 

Cependant, on peut prendre au sérieux une des objections les plus fréquentes faites à la communication inclusive. Elle a été formulée par le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer: “Pardon de le dire, mais c’est très laid. Ça déstructure les textes”16. L’argument de la laideur est intéressant car il revient souvent, de façon totalement irrationnelle. Par exemple, le mot “autrice” est jugée horrible par Alain Finkielkraut alors que le mot “actrice” ne choque personne. En quoi autrice est-il si différent d’actrice, si ce n’est que nous n’avons pas l’habitude de l’entendre? Dans le mot “écrivaine”, il y aurait “vaine”, alors que personne n’entend “vain” dans “écrivain”: ne s’agit-il pas simplement d’habitudes auditives? Cette résistance viendrait donc d’un attachement aux habitudes et d’une difficulté à accepter les évolutions, pourtant nécessaire et courantes de la langue. L’histoire nous montre que ces réactions proviennent d’un jugement de goût fondé seulement sur une habitude. En effet, aujourd’hui tout le monde utilise le terme “étudiante” alors que ce mot désignait autrefois une prostituée dont les clients étaient majoritairement des étudiants au XIXème siècle. Lorsque les premières femmes ont pu entrer à l’université au cours du XIXème siècle, on parlait alors de "femmes étudiants" ou  d’"étudiants de sexe féminin". Le terme “étudiante” a provoqué un tollé lorsqu’il a commencé à être utilisé. Mais l'usage linguistique et les règles de grammaire habituelles se sont imposées petit à petit, si bien qu'aujourd'hui nous n’entendons dans "étudiante" aucune connotation.

La deuxième objection la plus fréquente à la communication inclusive est sa supposée complexité. On peut remarquer que cet argument est utilisé selon l’intérêt du locuteur car ce sont les mêmes qui critiquent la complexité de la communication inclusive qui la revendiquent quand il s‘agit de lutter contre l’orthographe “ognon”. De plus, il faut distinguer la langue de son usage: la langue n’est pas en soi simple ni compliquée. 

Une troisième objection consiste à dire qu’il faudrait “traduire” en communication inclusive les oeuvres littéraires17. Mais pourquoi imaginer cela? La communication inclusive propose des nouvelles règles pour le présent, et non pour le passé. On lit les textes dans la langue dans laquelle ils ont été écrite, si elle est toujours accessible d’un point de vue de la compréhension pour nous.

On pourrait donc faire l’hypothèse que ce qui gêne dans la communication inclusive, c’est  surtout l’idée que les femmes prennent de plus en plus de place dans la société, leur place.

Mais les résistances peuvent aussi venir des femmes. De nombreuses femmes résistent à la démasculinisation, défendant leur profession au masculin même lorsqu’un équivalent féminin existe. Par exemple, Michèle Alliot-Marie, successivement ministre de la Défense et ministre de l’Intérieur entre 2002 et 2009, exigeait d’être appelée Mme le ministre18. Certaines universitaires sont encore réticentes à se dire “maîtresses de conférence”. Ces femmes considèrent que le féminin est dévalorisant et pensent que le masculin les tire vers le haut. Elles sont persuadées que le féminin a moins de valeur que le masculin. Elles veulent bénéficier du prestige que confère la forme masculine à leur fonction. Marina Yaguello écrit ainsi : «souvent, ayant intériorisé la hiérarchie sociale, les femmes sont les premières à faire obstacle à la féminisation des noms d’agent. Se faisant une place minoritaire, exceptionnelle, conquise de haute lutte, dans les domaines réservés aux hommes, elles continuent à considérer ces domaines comme masculins»19.

On peut conclure de cette première partie que la langue est historique, c’est une construction culturelle, volontaire. C’est une pratique sociale et comme toute production culturelle, on y retrouve les inégalités sexistes. Cependant, la langue n’est pas figée et change tout le temps, à la différence du langage, faculté universelle, la langue est particulière (ensemble des règles et des signes qui permettent de communiquer dans une société donnée). On pourrait donc y agir de façon volontariste contre les inégalités sexistes. Mais il est difficile de mesurer le degré d’autonomie du linguistique par rapport au social: faut-il changer l’un (la langue) pour pouvoir transformer l’autre (les moeurs sexistes)? La langue est un des lieux de luttes et controverses. Il y a des débats politiques autour de la langue française depuis le 17ème siècle. Les débats sur la représentation des femmes à travers la langue sont vieux de plusieurs siècles. 

Ainsi, la question qui se pose ici pour celles et ceux qui ne souhaitent pas être sexistes est: qui fait la langue? Qui prend des décisions sur ce qui est correct ou non ? Les locuteurs, les grammairiens, ou s’agit-il une évolution dite naturelle?  Faut-il désobéir aux règles sexistes de la langue pour la transformer? Faut-il passer par la loi juridique? La langue est un enjeu de pouvoir pour celles et ceux qui la parlent. Ce n’est donc pas seulement la langue en soi qui est un instrument de domination, mais aussi son utilisation par les individus. C’est pourquoi il est important d’interroger aussi le langage en tant que prise de parole. 

 

1 Paul Bocuse a écrit à Chrstinia Massia qui s’était arrogée le titre de “chef-cuisinière” pour tourner en dérision “la cuisine des cheftaines”

2 Simone Veil: seule femme qui a sur sa fiche “femme politique”. Son mari a dit: “je ne suis pas le mari de Simone Veil, c’est elle qui est ma femme”, au cours de sa campagne électorale. 

3 “Mademoiselle” : Le mot «demoiselle» désignait autrefois un titre de petite noblesse, dont l’équivalent masculin était «damoiseau». Peu à peu, à partir du XVIIe siècle, les appellations «Mademoiselle» et «Madame» en sont venues à désigner deux statuts matrimoniaux différents pour les femmes, tandis que tous les hommes se voyaient appelés par un vocable unique ne connotant ni le statut social ni le statut matrimonial (Sieur, Monsieur). L’égalité exige que soit abandonnée cette disparité obligeant les seules femmes à montrer si elles sont mariées ou non. Ce terme est banni dans les formulaires administratifs depuis la circulaire du Premier ministre du 23 février 2012, à l’instar des expressions «nom d’épouse», «nom de jeune fille» et «nom patronymique») 

4  “la paternité” (dans un sens métaphorique)

5 Marina Yaguello, Les mots et les femmes (éd. Payot, 1978, « Petite bibliothèque Payot », 1982). 

6 Nicolas Beauzée, Grammaire générale ou Exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage : pour servir de fondement à l'étude de toutes les langues, livre III, chapitre VII « De la Concordance », 1767, tome II, p. 358

7 Marina Yaguello, Les mots et les femmes (éd. Payot, 1978, « Petite bibliothèque Payot », 1982). 

8 Voir: son site officiel http://www.elianeviennot.fr/ ou Eliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue français, 2014, Editions Ixe.

9 https://www.franceculture.fr/societe/ecriture-inclusive-le-feminin-pour-que-les-femmes-cessent-detre-invisibles 

10 Marina Yaguello, Les mots et les femmes (éd. Payot, 1978, « Petite bibliothèque Payot », 1982). Voir aussi le podcast “Votre dictionnaire est-il de droite” de la linguiste Laélia Véron: https://www.youtube.com/watch?v=DS3Ab5GtWvQ&list=PLyCRmK8pIHdYtKC0JEIfZV92OhMoM_GTW&index=3&t=0s

11 Repris de http://www.elianeviennot.fr/Langue-mots.html 

12 Le collectif Droits humains, rassemblant plus de 40 associations et fédérations de la société civile, le demande dans le cadre de la campagne « Droits humains pour tou.te.s ». Voir http://droitshumains.unblog.fr

13 On peut s’appuyer sur cette vidéo: https://www.huffingtonpost.fr/2015/01/19/madame-le-president-assemblee-nationale-julien-aubert-recours-justice_n_6500346.html

14  Benoîte Groult à propos de sa commission: https://www.ina.fr/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/benoite-groult-defenderesse-de-la-feminisation-des-titres-et-fonctions/ : madame LE secrétaire d’Etat, madame LA secrétaire du patron... Ecrire, parler, c’est faire un choix politique: Benoît Groult explique l’absence de règles: https://video-streaming.orange.fr/actu-politique/1984-benoite-groult-preside-une-commission-de-terminologie-relative-au-vocabulaire-concernant-les-activites-des-femmes-CNT0000019sIad.html 

15 https://www.slate.fr/story/153492/manifeste-professeurs-professeures-enseignerons-plus-masculin-emporte-sur-le-feminin/ 

16 Déclaration dans l’émission “Dimanche en politique” sur France 3

17 Même des “écrivains” soulèvent cette objection: http://www.slate.fr/story/152174/toujours-voulu-etre-ecrivain-pas-ecrivaine 

18 Voir l’article de Slate du 2 février 2018, http://www.slate.fr/story/156973/femmes-pouvoir-resiste-feminisation-noms-fonctions 

19 Marina Yaguello, Les mots et les femmes (éd. Payot, 1978, « Petite bibliothèque Payot », 1982). 

jeudi 1 avril 2021

Du sexe, vulves et clitoris

BA.B.A. du sexe entre meufs et personnes queer
de Allison Moon, KD Diamond

Source : http://www.editions-goater.org/livre/ba-b-a-du-sexe-entre-meufs-et-personnes-queer/

B.A.BA du sexe entre meufs et personnes queer est un livre unique en son genre. Ce guide plein d’humour, de classe et d’intelligence s’adresse aux femmes et à tou·tes celleux qui les aiment, quels que soient leur genre ou leurs identités.

Dans ce livre, vous trouverez :
• à quoi peut ressembler l’anatomie sexuelle des femmes ;
• des manières simples pour communiquer dans le feu de l’action ;
• comment construire une « carte routière » des plaisirs de votre partenaire ;
• les techniques indispensables pour faire un cunnilingus, utiliser un gode-ceinture, se servir de ses mains, et plus encore !
• quelles positions prendre pour éviter de se fatiguer et générer la puissance nécessaire pour faire exploser de plaisir votre partenaire.

Le B.A.BA du sexe entre meufs et personnes queer a été traduit depuis l’anglais par un collectif de femmes et de personnes queer féministes vivant en France, le collectif SexyTrad. Ses membres veulent mettre en avant des formes de sexualité qui donnent de la force aux minorités dont iels font partie. Iels s’investissent au quotidien dans des projets autour du consentement, du BDSM, des sexualités alternatives et de la lutte contre les violences faites aux femmes, aux personnes queer, et aux travailleuses et travailleurs du sexe.

 

Mon Nom est Clitoris 

https://boutique.arte.tv/detail/mon-nom-est-clitoris

Des jeunes femmes dialoguent autour du thème de la sexualité féminine. Avec une liberté, un courage et un humour communicatifs, elles partagent leur expérience et leurs histoires, dans la volonté de changer le monde autour d'elles et de faire valoir le droit des femmes à une éducation sexuelle informée, délivrée des contraintes et des tabous. 

Récompenses : Les Magritte du Cinéma 2019 - Prix du Meilleur Documentaire
FIFF 2019 - Prix France TV des Images et des Elles
Calgary Underground Film Festival 2019 - Prix du Public (Catégorie « Documentaire »)

 

Viva la vulva !

https://boutique.arte.tv/detail/viva_la_vulva

Une histoire culturelle du sexe féminin, objet de fascination entouré de tabous et de nombreux préjugés.

Dans la plupart des langues, les noms attribués au sexe féminin relèvent aussi des pires insultes. À la fois omniprésent dans le langage familier et profondément tabou, il suscite toutes les contradictions et toutes les frayeurs. À travers l’histoire, la manière dont la vulve a été représentée ou dissimulée dans l’art – y compris dans le célèbre tableau L’origine du monde de Courbet –, dans les enseignements religieux ou encore dans les théories scientifiques reflète le contrôle exercé par les sociétés sur la sexualité féminine. Entre fascination pour le pouvoir de donner la vie et terreur du désir féminin, la vulve constitue l'un des symboles du statut de la femme. Tabou des règles, mythes autour de l’hymen et de la virginité, excision, nymphoplastie (opération des petites lèvres)… : ce documentaire informé et malicieux interroge la condition des femmes sous l’angle de l’image et de la perception de leur corps, et revient sur les nouveaux tabous et diktats esthétiques relatifs à leurs organes génitaux à l’ère de la révolution sexuelle et du féminisme d'aujourd'hui.


mercredi 31 mars 2021

Qu’est-ce qu’une plante ? de Florence Burgat / Manières d’être vivant de Baptiste Morizot

Source : https://ladecroissance.xyz/2021/01/01/festives-2021-pistes-ideologiques/

https://www.franceculture.fr/emissions/avis-critique/quest-ce-quune-plante-de-florence-burgat-manieres-detre-vivant-de-baptiste-morizot

Deux livres pour repenser le vivant. Avec Qu'est-ce qu'une plante ?, publié au Seuil, Florence Burgat propose un « essai sur la vie végétale », contre le confusionnisme ambiant. Face à la multiplication et au succès des livres sur la vie secrète des arbres, la communication végétale ou le cri de la carotte, la philosophe entreprend un travail de distinction. Elle revient ainsi à la définition du « vivant » : quand un animal, ou un humain, est soit vivant soit mort, la mort végétale elle est toute relative… un mode d’être radicalement différent qu’elle place au cœur de sa réflexion. Car, pour reprendre le titre du second essai dont il sera question ce soir, il y a plusieurs « Manières d’être vivant »… Manières d’être vivant c’est le dernier livre de Baptiste Morizot, publié chez Acte Sud. Le philosophe et pisteur, adepte de la recherche action, nous entraîne sur les traces des loups… entre carnet d’expédition et enquête sur notre animalité… pour montrer comment le concept de nature, contribue aux bouleversements écologiques. 



mardi 30 mars 2021

Au delà de la dualité : dépasser l'opposition [acceptation béate et passive / colère haineuse et réactive]

 Source : http://thefearlessheart.org/accountability-love-shame-and-working-for-transformation/


 Miki Kashtan

"Pour moi, le chemin menant à la liberté et à la transformation que je recherche inclut le dépassement de toute fracture entre amour et responsabilité, acceptation et action, non-violence et force pour le changement."

"Pour moi, l'acceptation ne consiste pas à aimer ce qui se passe.
Il s’agit plutôt de vaincre l’illusion qu’en insistant sur la gravité du problème, il cessera magiquement d’être.
Il s'agit de reconnaître la réalité de ce qui est et de s'installer dans la vérité déchirante de ce qui est, précisément quand nous ne l'aimons pas, quand c'est plein de souffrance et de mal."

"Au fil des ans, je suis venu distiller la non-violence en trois piliers : le courage, la vérité et l'amour.
 en substance : le courage de dire la vérité avec amour."

> accepter CE QUE CA ME FAIT = conscience pleine de mon êtreté.
> partager avec d'autres en conscience.
> penser et agir en conscience.
> m'opposer en conscience = conscience aimante de l'êtreté de l'autre (donc en ne le rendant pas "chose" de ces paroles/actes/systèmes ou "chose" de mon désaccord).

= J'ose dire (le courage), ce que ça me fait et pourquoi je ne suis PAS d'accord avec tel parole/acte/système (la vérité), sans haine pour les personnes (avec amour).

Et si au delà de l'éthique de l'action, je veux regarder l'efficacité de mon posture, la question est : qu'est ce qui a marché ? A long terme ?

Est-ce que l'acceptation (de ce que ça me fait) rend mon action inexistante ou inefficace ? 

Est-ce qu'insister uniquement sur la gravité du problème jusqu'à finir par sentir de la haine pour ses auteurs/complices/aliénés est efficace ? En incluant quelles perspectives, quelle temporalité ?

Que dit l'Histoire ?
Est-ce nécessaire de haïr l'autre, les autres
(= érigés en ennemis) pour s'opposer et dire non (= être en conflits avec des adversaires) ?

Oui peut être que jusqu'ici c'était la posture la plus courante. Celle que je vois partout. Celle que j'ai apprise.
Et alors ?
Pouvons-nous essayer autre chose ? Pouvons-nous laisser certain.e.s essayer autre chose ?
Pouvons-nous, même sceptiques et inquiets, laisser certain.e.s essayer autre chose, voire même soutenir cet essai ?

 

Violentomètre

 Source : https://positivr.fr/violentometre-outil-mesure-violence-dans-couple/
 

Pas toujours évident d’avoir le recul nécessaire sur sa relation amoureuse lorsqu’on est une femme ou une adolescente. L’envie de bien faire, de préserver son couple et la naïveté peuvent pousser à accepter des comportements inacceptables de la part de son petit ami. Le violentomètre a été conçu pour les débusquer.


 

Idée-lecture : Présentes - Lauren Bastide

 Source : https://www.allary-editions.fr/publication/presentes/

 


 « Être visibles. Marcher dans la rue sans peur. Exprimer haut et fort nos opinions. C’est ce que la société interdit aux femmes et aux minorités. Et c’est le programme de ce livre.
Messieurs qui tenez les manettes, si vous voulez régler le problème, les ­chercheuses et militantes féministes ont fait le boulot. Les mécanismes sont identifiés, les solutions existent. Tout est là. Ce qu’il manque maintenant, c’est votre volonté.
Or, chaque jour, on constate qu’elle est nulle. Manifestement, l’idée de vivre dans un monde où les femmes seraient vraiment les égales des hommes ne vous emballe pas plus que ça. » L.B.

Avec Présentes, Lauren Bastide signe un manifeste féministe ultra-documenté, nourri par les réflexions des militantes les plus inspirantes de la génération #MeToo. Un livre à mettre entre toutes les mains pour mieux comprendre les nouvelles luttes féministes et antiracistes d’aujourd’hui.

 

« Avec Présentes, Lauren Bastide délivre une ode aux révolutions féministes, […] un manifeste dédié à toutes ces voix minorées, discriminées, décrédibilisés. »
Clément Arbrun, Terra Femina

« Ce manifeste à la fois percutant et intime dénonce l’invisibilité des femmes dans l’espace public. »
Hortense de Montalivet, Huffpost

« Une lecture  nécessaire qui permet d’inverser le rapport de force. Au-delà des pourcentages, Lauren Bastide mène – non sans une pointe d’humour – une réflexion solide. Lire cet essai est un acte militant, une prise de pouvoir politique. Lire cet essai amène toutes les lectrices à se réapproprier leur espace et leur histoire. »
Marthe Chalard-Malgorn, Maze Magazine

« Un essai à la fois inspirant et percutant. Afin de sortir les femmes de cette invisibilité, Lauren Bastide appuie son récit de nombreux chiffres. »
Laure Croiset, Challenges

« Un manifeste indispensable qui nous aide à mieux cerner les enjeux des luttes pour les droits des femmes. »
Adèle Bréau, Marie-Claire

« Présentes est un parfait résumé de tous ces combats qui, mis bout à bout, préparent le basculement vers un nouveau monde. »
Moustique

 

Dystopie de genre

Et si les hommes prenaient la place des femmes ? Dans le monde de Martin, ce sont les femmes qui ont le pouvoir.


 

samedi 27 mars 2021

Un art des larmes

 Source : lundimatin

ça fait longtemps que je cherche ces mots... ils sont presque tous pile poil dans ce texte ;
il me fait l'effet d'un gant parfaitement ajusté, d'un miroir fidèle, d'un crayon qui serait dans mes doigts...
il me fait des frissons dans le dos

il rejoint mes plus belles colères et encense la mélancolie,
il décrit finement les câbles de l'architecture complexe du réel,
il est nourri de toutes les autrices qui me font des épiphanies en ce moment,
il parle de ce dépassement-intégration de la modernité que je cherche partout,
il dégage une poésie sombre et pourtant joueuse,
il est assez fou pour penser changer le monde par une voie improbable, sans la prétention d'y croire,

il parle d'un "art des larmes"...
et j'ai pensé tellement de fois à me lancer dans une activité professionnelle de "montreur de larmes", sur la place publique, sur une chaîne youtube (si si vraiment !),
auprès de mes ami-litants (ne pas pleurer pour être forts), comme de mes ami-méditants (ne pas pleurer pour être positifs),
que ça me fait un bien fou de trouver ces mots posés dans un ordre lisible et hors de moi !

 

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Ce très beau texte parle de notre époque, c’est-à-dire du triste anthropocène, de la fin d’un monde et de la nécessaire liquidation de l’humain. Il y est question d’une guerre affective, d’un art des larmes et du désir très fort de faire de nos mélancolies des portails ouverts sur d’autres mondes. Partant du constat que les Lumières furent avant tout un projet anti-affectif, Romain Noël propose de s’en remettre aux ombres. D’affect en affect, le sujet humain s’obscurcit et se transforme. Le futur est entre nos mains : juste une histoire à écrire, une promesse à tenir, une lutte à mener, passionnément.

Lire le texte intégral

Notes

Dans la guerre en cours, le front écologique n’est qu’un front parmi d’autres. Disant cela, je pense surtout aux fronts décolonial et queer. Quand on regarde bien ces trois fronts,on réalise qu’ils ont un point commun : leur anti-humanisme est un anticapitalisme. 

[...]

Le Sujet de l’Anthropocène, c’est l’homme blanc, hétérosexuel, maître de lui-même et de l’univers ; car dans la vision du monde qui est la sienne, il faut se maîtriser pour pouvoir maîtriser tout le reste.

[...]

A l’heure de l’Anthropocène, les gens se mettent à pleurer. De plus en plus. Paul B. Preciado en témoigne dans une chronique intitulée « La planète meurt, mon corps pleure » [5]. En voyage à Taipei (Taïwan), le philosophe pleure tellement qu’il doit se cacher dans son hôtel pour échapper au regard des autres. Après avoir cherché la raison de ses larmes, il finit par écrire : « Les pleurs surgissent lorsque je contemple, avec la distance que procure le voyage, la mort que, en tant qu’espèce, nous avons semée sur la planète. ». 

[...]

Il y a quelques années, j’ai appelé transpassion l’expérience par laquelle une créature de forme humaine, faisant face à une souffrance non-humaine, se met à pleurer et accède à une zone d’affectivité au sein de laquelle elle renonce à son humanité, puisque l’humain est le Sujet de la violence qu’elle a vu à l’œuvre. Ce renoncement, bien sûr, n’est rien d’autre qu’une promesse, de celles qu’on se fait à soi-même, quelque part dans le silence du corps. Mais les promesses comptent beaucoup. Comme les pleurs. Comme l’amitié. 

[...]

A l’heure de l’Anthropocène, quelque chose comme un art des larmes est en train d’apparaître. Je pose l’hypothèse que cet art des larmes est, en réalité, un art de la transpassion, c’est-à-dire la découverte, en soi et à travers l’autre, d’une zone d’affectivité au sein de laquelle la définition historique de l’humain ne peut que disparaître comme neige au soleil. C’est pourquoi les larmes sont si importantes, pourquoi elles sont, de nos jours, le nerf de la guerre qu’il nous faut mener. Les larmes pleurent l’extinction des espèces animales et végétales tout en œuvrant à l’extinction, non pas de l’humanité en tant qu’espèce, mais de l’humain en tant que réceptacle conceptuel de l’ontologie blanche, masculine, hétérosexuelle, coloniale et capitaliste.

[...]

L’anthropologue australienne Deborah Bird Rose, qui est l’une des pionnières des Extinction Studies, affirme que nous sommes entré·e·s dans « l’ère de la perte » (era of loss)

[...]

Pourtant, la singularité de notre situation ne doit pas nous rendre amnésique. Le problème qui se pose lorsqu’on nomme une nouvelle époque géologique ou lorsqu’on identifie une nouvelle ère, c’est qu’on donne l’illusion d’une rupture, d’un tournant, alors qu’en réalité ce qui se produit sous nos yeux est la conséquence d’un long processus. La seule véritable rupture est affective. Pour la première fois, on assiste à quelque chose comme une globalisation de la souffrance. On peut dire des terriens d’aujourd’hui ce que La Fontaine disait des animaux malades de la peste : « Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés ».

Dans un futur proche, les gens pleureront tellement que leurs larmes, réunies, menaceront de les engloutir. C’est ça, l’apocalypse : un déluge de larmes transformant la terre en une vaste étendue d’eau salée. En pleurant, nous participons à l’apocalypse. Mais nos larmes ressemblent aux larmes d’Orphée après l’extinction d’Eurydice. Ce sont des larmes d’amour. Ce sont des chants.

[...]

 A l’heure de l’extinction, toutes sortes de gens viennent habiter en nous. Des gens visibles et invisibles. Des animaux, des plantes, des bactéries. Des champignons, beaucoup de champignons. Mais aussi des fantômes, des monstres, des créatures indescriptibles. Des gens gluants, des gens étranges, des gens qui portent des cagoules. Oui, à l’heure de l’extinction, des gens de ce genre viennent s’installer sur les terres pas vraiment accueillantes de ce qu’on nous appris à appeler« l’humain ». Isabelle Stengers appelle ça « l’intrusion de Gaïa ». Pour ma part je ne suis pas sûr d’avoir envie de donner un nom immense à cette somme de choses minuscules, alors je préfère me concentrer non sur l’identité de ce peuple passionnant, mais sur la transformation de ma propre identité face à l’intrusion de ce peuple. C’est ce que j’appelle l’expérience de la transpassion.

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La créature mélancolique fait preuve de cette capacité négative dont parlait Keats, qui est une capacité à « demeurer au sein des incertitudes, des Mystères, des doutes, sans s’acharner à chercher le fait & la raison

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Aujourd’hui, je crois que nous pourrions être en passe de performer quelque chose de tout à fait étonnant. Nous pleurons tou·t·es, et nous comprenons peu à peu que ces larmes pourraient bien être tout à la fois le véhicule de l’apocalypse, et sa résolution. [...] C’est pourquoi j’ai décidé de plaider, d’abord en moi-même et pour moi-même, pour une apocalypse affective.

[...]

C’est exactement pour ça qu’il m’arrive de décrire la mélancolie comme une société secrète. Ce n’est pas un fait, c’est seulement une fiction à mettre dans sa poche. La créature mélancolique rejoint une bande de conjurés qui se rassemblent dans l’ombre pour pleurer. Ce sont des êtres fragiles. Des créatures pathétiques. De celles que le l’Humain pourrait bien vouloir exterminer. Encore ces « femelles gémissantes » dont je parlais tout à l’heure. Lorsqu’elle se baigne avec ses congénères dans l’ombre et les larmes, la créature mélancolique non seulement prépare quelque chose, mais aussi et surtouttravaille à autre chose.  

[...]

A un moment donné, j’ai cru bon de renier l’apocalypse sous prétexte qu’elle risquait de faire peur aux gens. J’ai compris plus tard que c’était une erreur de jugement. Je crois finalement que ce qu’il faut, c’est s’engager sur le terrain de l’apocalypse. C’est inventer sa propre apocalypse. C’est se faire soi-même, à sa façon, avec ses ami·e·s et les ami·e·s de ses ami·e·s, bêtes de l’apocalypse. Bien sûr, il ne s’agit pas de faire peur aux gens, ou de se donner des frissons, mais de raconter les histoires que notre corps réclame, que notre cœur attend.

L’Anthropocène est le nom d’une guerre qui a précisément pour objet cet effort d’imagination et de réorganisation du monde que l’on nomme « apocalypse ». Il nous faut participer à cette guerre. Il nous faut prendre position quant à ces conceptions. Il nous faut même, de manière encore plus pragmatique, profiter de cette guerre pour en finir avec l’humain lui-même, dans sa version eurocentrée

[...]

Comme le souligne l’art des larmes dont je parlais tout à l’heure, la leçon de notre temps, c’est aussi et peut-être avant tout que nous sommes en souffrance. Il ne suffit pas de réanimer l’ancienne nature ou de la doter de nouvelles qualités positives, comme l’action ; il faut aussi que l’anthropos, que l’humain, apprenne à souffrir. Mais comprenez-moi bien : je ne parle pas d’une souffrance expiatoire, je ne dis pas que nous devons payer pour nos crimes ou pour les crimes de nos pères. La souffrance dont je parle est d’une autre nature. C’est une souffrance élémentaire et quasi cosmologique. Car en effet si chaque chose est liée à chaque autre, si tout partout s’enchevêtre, alors tout souffre tout, au sens minimal du terme souffrir : sentir, subir, faire l’épreuve de l’autre.

[...]

Ce qui apparaît alors, à l’heure de l’Anthropocène, c’est le désir croissant de rejoindre une zone située par-delà les oppositions binaires qui constituent le monde tel qu’on nous l’a légué. Une zone située par-delà ou en-deçà de ces oppositions, ou peut-être entre les termes qui les composent. Il s’agit bien sûr de l’opposition entre nature et culture, mais aussi de l’opposition entre sujet et objet, entre humain et non-humain, entre dedans et dehors et, de fil en aiguille, de toutes les oppositions du monde. 

[...]

Dans la zone d’affectivité, le monde révèle sa vérité, qui est d’être une véritable passoire. Tout y passe à travers tout. C’est pourquoi, aujourd’hui, tout semble sens dessus dessous.

[...]

   Comme le rappelle Foucault : « Il faut [...] penser que ce qui existe est loin de remplir tous les espaces possibles. Faire un vrai défi incontournable de la question : à quoi peut-on jouer, et comment inventer un jeu ? »

[...]

Pour parler du monde tel que nous le révèle la pensée écologique, Timothy Morton utilise le terme anglais mesh, qui signifie « enchevêtrement »,« entrelacement ». Haraway, de son côté, a inventé le Chthulucène, qui est un anti-Anthropocène vraiment enchanté, enchanteur, comme Queen Donna elle-même

[...]

Si l’on se met à aimer les plantes, les arbres, les étoiles, les bactéries, alors vivre deviendra impossible. Je veux dire : vivre comme un humain deviendra impossible. Car nous serons ravagé.e.s par la violence qui frappe les créatures que l’on aime. Plus on crée des liens avec le non-humain, plus on augmente notre souffrance. Mais je crois que précisément, cette souffrance est la seule solution. Nos larmes sont une bénédiction. Souffrir n’est pas un problème. Le seul problème, c’est le capitalisme.

 [...]

L’humain va tellement mal qu’il est en train de se transformer. C’est un savoir de ce genre que nous délivre l’expression fondre en larmes. La créature qui pleure ressemble à du beurre fondu ou à un golem d’argile. Tendre et molle, quasiment liquide, elle est dans les meilleures conditions qui soient pour se transformer.

 [...]

Le coup de force d’Adorno & Horkheimer, c’est d’avoir compris, et de nous avoir fait comprendre, que le projet des Lumières est un projet affectif ou, pour être plus exact : anti-affectif. La domination commence par l’impassibilité. La maîtrise des autres et du monde commence par la maîtrise de soi. Le véritable Sujet des Lumières, c’est « le mâle froid et impassible », dont la « froideur bourgeoise » s’est formée à l’exemple de « l’apathie stoïque ». De ce fait,« l’idole de la société est le visage masculin aux traits réguliers et empreints de noblesse. »

 [...]

Il faut donc prendre Adorno et Horkheimer au pied de la lettre lorsqu’ils écrivent que « la raison progresse impitoyablement » : la raison est un processus sans-pitié, un processus littéralement désaffecté ou, mieux encore : anti-affectif.

 [...]

Ou mieux encore : je suis du pathos qui tente de composer avec le monde et avec lui-même. Bien sûr, ça complique bien des choses, quand il s’agit d’écrire, de produire, de capitaliser. Mais je crois que ce genre de complication pourrait bien être une chance.

 [...]

Ce qui est suspect, c’est la zone d’affectivité elle-même, à l’intérieur de laquelle les formes s’affectent et les affects s’informent. Ce qui est suspect, c’est cette élémentaire plasticité, et les liens qu’elle suscite.

Le but ultime de la théorie critique d’Adorno et Horkheimer consiste ainsi à trouver « la formule de la délivrance fléchissant à la fin des temps le cœur de pierre de l’éternité »

 [...] 

Je crois que prendre en charge cette affectivité – l’écouter, la comprendre, l’augmenter – serait un défi à la hauteur de notre temps. Mais pour cela, il nous faut passer de la lumière à l’obscurité.  

 [...] 

Aux Lumières de la raison, je préfère les Ombres de l’affect. À la froide maîtrise de l’Enlightenment, j’oppose le pathos de l’Endarkenment. Je suis peut-être un illuminé, mais mon illumination est un obscurcissement. Ceci bien sûr est une fiction. Le monde est sans solution.

 [...] 

De tous les côtés, on commence à comprendre qu’il n’est pas vain de « rêver l’obscur », comme le faisait Starhawk. Mais surtout, on commence à comprendre que la question de l’obscur est une question affective et que les zones sombres ainsi explorées correspondent aussi et surtout à une zone d’affectivité.

 [...] 

Une guerre est en cours, et il se pourrait bien qu’elle soit avant tout affective. Ce n’est pas exactement une guerre au sujet de la pitié, comme le disait Derrida dans L’animal que donc je suis. Non c’est plutôt une guerre au sujet de la passion, au sujet de la transpassion, au sujet de cette zone d’affectivité à l’intérieur de laquelle nous nous dévêtons de notre « humanité » afin de changer le monde. L’Anthropocène est un pathocène. Le pathocène est un anticapitalisme. D’aucuns diront que ce genre de choses ne mènent à rien. Personnellement, je préfère dire que ce rien n’est pas rien, et qu’il faut y aller.

En finir avec la nature !

 Source : https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/en-finir-avec-la-nature

 

 

La nature envahit la campagne... des municipales. Ce n'est pourtant pas le meilleur mot pour envisager l'espace laissé aux autres vivants, tous ceux qui n'appartiennent pas à l'espèce qui a fait sécession : les hommes, au sens générique. Le philosophe Baptiste Morizot entend leur faire de place.

Il est rejoint en seconde partie par le poète et chercheur en sciences sociales Romain Noël (voir article suivant du blog...).