La colère, émotion patriarcale ?

 Source : https://lestroisthes.fr/la-colere-emotion-patriarcale/

La colère, émotion patriarcale ?

Cet article a également été publié sur le blog Mediapart

 La première fois que j’ai entendu Miki Kashtan (une formatrice de communication nonviolente – CNV – qui travaille beaucoup sur les questions de changement social) parler de la colère comme d’une émotion « patriarcale », je n’ai pas compris ce qu’elle voulait dire. Ou plutôt une partie de moi était en révolte contre cette association, comme si elle me disait que ma colère face aux oppressions n’était pas tant une saine réaction que le résultat d’une intériorisation des normes de la domination. Qu’est-ce qu’elle voulait dire par là ?

Je suis habituée à découvrir en moi les mille et une manières dont j’ai intériorisé des représentations et des dynamiques qui vont à l’encontre de mes aspirations. Ce n’est jamais un moment agréable, mais c’est la condition pour s’en affranchir. Alors j’ai gardé cette phrase en tête… et je me suis souvenue de la définition que donne Miki Kashtan du patriarcat : un système social basé sur le contrôle (celui du corps des femmes afin de déterminer de qui sont les enfants) et la séparation d’avec soi, d’avec les autres et d’avec la nature.

 

Se protéger de sa vulnérabilité et se couper de son humanité

La séparation. Quand j’ai abordé la question de la colère dans les formations de communication nonviolente que j’ai suivies, le lien avec les normes patriarcales m’est apparu clair comme de l’eau de roche.

La CNV considère la colère comme une émotion signal d’alarme. Elle nous alerte sur le fait que nous sommes en partie coupé·es de ce qui est vivant en nous. Ça peut être n’importe quelle émotion : la tristesse, le désespoir, la peur, la douleur, la gêne, la tendresse, le désir, la joie… toute chose que nous ne voulons pas ressentir, en permanence ou dans un contexte particulier, sans doute parce qu’elle nous fait sentir vulnérables.

Qu’est-ce que c’est que cette « vulnérabilité », sinon l’expression de la peur de se montrer dans l’entièreté de notre humanité ? Dans un monde patriarcal, la « vulnérabilité » n’est pas la bienvenue. Ça n’est pas valorisé d’exprimer ses émotions, quand bien même ce sont elles qui guident toutes nos actions, qui nous parlent de ce qui nous anime. Ce partage peut nous nuire.

La colère est donc une stratégie de protection efficace, puisqu’elle nous épargne de montrer et même de ressentir ce qu’il nous paraît dangereux de partager. Alors qu’elle est dans le même temps l’expression d’une émotion particulièrement forte… mais acceptable en contexte patriarcal. Une acceptabilité à géométrie variable.

Colère légitime des privilégié·es, colère illégitime des opprimé·es

La colère nous déconnecte, nous sépare de nous, et des autres : quand je suis en colère, je me fiche de savoir ce que ressent l’autre, je suis dans des pensées qui construisent une image d’ennemi·e, je ne veux surtout pas la ou le comprendre.

En conséquence, la colère est particulièrement bienvenue pour dominer. C’est pratique dans ce contexte, de ne pas être en contact avec ses sentiments ni avec ceux des autres. C’est indispensable, de ne pas se sentir touché·e, pour ne pas prendre en compte les besoins des autres. Indispensable pour faire la guerre, puisque c’est historiquement une fonction de base des corps masculins du peuple dans la société patriarcale, où la conquête, la domination et l’exploitation des corps et des territoires est la règle.

La colère est virile. Elle va de pair avec la violence. Je pense que ça se passe d’exemple pour peu qu’on fréquente les œuvres de fiction cinématographiques. Ou les discours politiques. Ou les statistiques des violences machistes dans les couples hétérosexuels.

La colère, ça pose un homme. Un homme qui ne se laisse pas faire. Qui fait preuve de fermeté. Qui s’affirme. Ainsi est digne de respect la colère des blanc·hes, la colère des riches, celle des personnes valides, cisgenres, neurotypiques, adultes….

La colère des « autres », les femmes, les personnes racisées, celles qu’on perçoit comme ayant un trouble mental ou physique, les personnes pauvres, âgées, les ados, les enfants, non. Ça, quand ça nous arrange, c’est du manque de maîtrise. De l’hystérie. De la sauvagerie. De la folie. De l’ingratitude. De la grogne. Du gâtisme. L’effet des hormones ou de la rébellion. Du caprice.

La colère des opprimé·es est illégitime en particulier quand elle s’en prend aux personnes qui bénéficient de cette oppression [voir mon article Briser le tabou du« privilège » pour lutter contre le racisme et le sexisme].

Et quand on est dans une position de pouvoir vis-à-vis d’une personne envers laquelle on exprime notre colère, le risque est grand de reproduire tout l’attirail des outils de domination auquel on a été copieusement confronté·e dans notre vie : accuser, faire honte, faire du chantage, menacer, faire peur… Je vois bien en quoi cette colère et cette expression-là de la colère est patriarcale.

 

« On ne démolira jamais la maison du maître avec les outils du maître » (Audre Lorde)

Ce sont les mêmes outils que l’on a tendance à recycler quand on souhaite contribuer au changement social, à plus d’équité et d’inclusion, et qu’on les utilise en espérant obtenir un changement de comportement de la part des personnes qui ne partagent pas la même vision des choses. Les mots d’Audre Lorde résonnent : « On ne démolira jamais la maison du maître avec les outils du maître » (Sister Outsider, 1984). Est-ce vraiment un autre monde que nous créons, en reprenant les mêmes recettes, qui participent à ne pas reconnaître pleinement l’humanité de l’autre ? À déshumaniser les privilégié·es ?

On retrouve cette même tendance au sein même de cercles de personnes aspirant à un monde « plus humain ». Quand des féministes cisgenres s’en prennent aux personnes trans, quand les féministes désireuses de faire reconnaître l’impact de la transphobie s’en prennent aux premières, par exemple.

À quel moment contribue-t-on à changer ce monde ? À quel moment se trouve-t-on dans cette impasse qui consiste à vouloir le changer avec des outils qui recréent obstinément la polarisation et l’exclusion ? Changer un modèle qu’on a tellement intériorisé n’a rien de simple. D’où l’importance d’aller regarder du côté de cette intériorisation.

« Les structures anciennes de l’oppression, les vieilles recettes de changement sont ancrées en nous, c’est pourquoi nous devons, tout à la fois révolutionner ces structures et transformer nos conditions de vie, elles-mêmes façonnées par ces structures. Parce que les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître. Comme Paulo Freire le montre si bien dans la Pédagogie des opprimés, pour provoquer un véritable changement révolutionnaire, nous ne devons jamais nous intéresser exclusivement aux situations d’oppression dont nous cherchons à nous libérer, nous devons nous concentrer sur cette partie de l’oppresseur enfouie au plus profond de chacun de nous, et qui ne connaît que les tactiques des oppresseurs, les modes de relation des oppresseurs. » (Audre Lorde, citée par la philosophe Hourya Bentouhami dans Audre Lorde, le savoir des opprimé·es)

 

La socialisation masculine : anesthésier ses émotions

Être déconnecté de ses émotions, ça permet aussi de moins ressentir les coûts de la domination. Parce que dans le patriarcat, contrairement à la domination blanche, ils sont grands (tout en étant consciente que toute domination a un coût – un terrain qu’il serait sans aucun doute profitable à tou·tes d’explorer –, il n’y a qu’à voir la peur dans laquelle vivent certaines personnes que la situation s’inverse, ou la douleur de mesurer l’ampleur des oppressions existantes, quand bien même elles ne nous touchent pas directement).

La militante et pédagogue afro-américaine bell hooks a écrit un livre entièrement dédié à la question de l’amour et de la masculinité (The Will To Change. Men, Masculinity and Love – il date de 2004 et il n’est toujours pas traduit en français), avec le parti pris de considérer les garçons et les hommes avec empathie. De regarder comment nous – les adultes, et en particulier les hommes – éduquons les garçons. Qu’est-ce que nous attendons d’eux, comment nous les traitons, quel modèle, quel accompagnement nous leur offrons, comment nous entrons en contact avec eux, qu’est-ce que nous partageons avec eux ?

Les personnes assignées garçons, passées les premières années de la vie, la « tendre » enfance, comme on l’appelle, n’ont souvent plus accès au contact physique tendre (les embrassades viriles qu’on pourrait qualifier de brutalités, elles, peuvent être acceptables), à la vulnérabilité, à l’amour inconditionnel.

Très vite, elles n’ont plus droit à l’incertitude, au doute, à l’indécision, à la confusion, à la gêne, au trouble. La majeure partie de leur vie, elles n’ont pas droit à la tristesse, au désespoir, à la peur, à la panique, à l’accablement, à la fragilité, à la sidération. Il n’y a pas d’espace pour les exprimer, pour les partager.

« Les garçons ne pleurent pas. » Même quand on ne le dit pas comme ça, le message est bien reçu. Parce qu’en réalité on n’a pas besoin de le dire, juste de réagir, y compris de manière non verbale, d’une manière qui fait comprendre que ce n’est pas quelque chose qui peut être reçu et partagé.

En retour, les garçons feignent l’indifférence (voir le film The Mask You Live In de Jennifer Siebel Newsom, 2015), un déni et un refoulement de leurs émotions derrière lesquels la colère ou la dépression peuvent prospérer.

Dans le patriarcat en effet, la reconnaissance d’une personne assignée garçon comme pair masculin est conditionnelle. Elle requiert la conformité à tout un tas de normes complexes, du fait que les oppressions et identités sociales sont multiples et que personne n’est « purement » un garçon, et que les normes sont en permanente reconstruction, changeantes en fonction des identités, des lieux et des époques (voir mon article sur le privilège masculin).

Que reste-t-il ? Ces émotions restent. Bien que plus on s’en coupe, moins on soit capable d’y accéder. Mais que reste-t-il d’acceptable socialement, qu’ils puissent exprimer devant témoin ? La joie. L’indifférence. Et la colère. Une colère qui malheureusement, se retourne rarement contre le patriarcat, qui pourtant ne tient pas ses promesses. Elle nécessiterait pour ça d’aller toucher les zones interdites de la douleur, celle de ne pas connaître, pour beaucoup d’entre les personnes assignées garçons, l’immense richesse d’une connexion de qualité au travers de relations de confiance, de curiosité, d’affection, de soutien mutuels.

« Le premier acte de violence que le patriarcat exige des garçons n’est pas la violence envers les femmes […], c’est un acte d’automutilation émotionnelle. » (bell hooks)

 

La socialisation féminine : étouffer ses aspirations

Et la colère des personnes assignées filles ? Elles sont éduquées pour la lâcher. Pas pour mieux se connecter à ce qui est important pour elles, mais pour ne pas menacer l’ordre établi. La colère des filles, c’est de l’hystérie. C’est de l’exagération. Elles se laissent déborder par leurs sentiments. Comme on l’a vu plus haut, c’est un magnifique exemple de double (quadruple, sextuple…) standard, la valeur de la colère. Regardez l’effet que produit la colère d’un homme blanc riche, et celle d’une femme pauvre racisée, en termes de légitimité.

On a beau dire que l’expression des émotions des filles est mieux acceptée, qu’elles y ont davantage accès, là aussi, tout est conditionné par les attentes patriarcales : ont-elles accès à leurs émotions quand elles sont occupées à essayer de comprendre celles des autres, pour mieux être à leur service et éviter leur violence ?

Comment les accepter quand la menace du stéréotype de la fille fragile, peureuse et vulnérable plane ? Elle peut être une motivation suffisante pour se déconnecter de ces ressentis. Une collègue m’a raconté un jour qu’elle s’était brûlé la main sur une plaque chauffante pour vérifier si elle était chaude. Brûlé au point qu’elle a dû décoller sa main de la plaque. Eh bien elle a continué à préparer la nourriture pour l’anniversaire de son fils, comme si de rien n’était. Après coup ça ne m’a pas étonnée. On n’a pas envie de faire de foin quand on perd à tous les coups. Le stéréotype de la « sensibilité » féminine sert à dénigrer les personnes assignées filles, à ne pas prendre en compte leur ressenti.

Comment les personnes assignées filles peuvent-elles accueillir leurs émotions si tout leur rappelle que leurs émotions, en tant qu’émotions émanant de personnes perçues comme filles, ne sont pas légitimes, qu’elles sont démesurées, quand leur genre est dévalorisé, qu’on nie les discriminations, le mépris, les violences qu’elles subissent ? Comment peuvent-elles considérer que leurs besoins sont importants ? Quand des parts si importantes de leur vécu sont niées, minimisées, ignorées ?

Comment les personnes qui sortent des normes de genre, ne sont pas reconnues dans leur identité ou expression de genre, qu’on fait entrer dans nos catégories binaires, condition d’humanisation, en mutilant leur corps dans le cas des personnes considérées comme intersexuées, comment les personnes dont on nie la légitimité des aspirations, dont on invalide les corps, les désirs et l’amour, peuvent-elles échapper à une forme de déconnection d’elles-mêmes ?

Oui, le patriarcat nous apprend à nous séparer de nous-mêmes et des autres.

 

Alors que faire de notre colère ?

Dans la mesure où la colère peut être un signal qu’on ne vit pas quelque chose de très important pour nous, ça peut sembler paradoxal de penser que la colère des personnes opprimées par le patriarcat puisse ne pas les servir.

De fait, oui, la colère peut nous amener à une plus grande connexion avec nous et les autres, à trouver les moyens de prendre en compte les besoins de tout le monde. Pour peu qu’on ait appris à le faire, qu’on sache accueillir avec bienveillance toutes nos émotions.

Mais dans un monde où nous avons tou·tes intériorisé le modèle du patriarcat, celui de la séparation et de multiples normes, ce n’est pas une mince affaire que d’en sortir. Au jeu du patriarcat et de la colère, tout le monde perd.

On peut utiliser la colère pour se déresponsabiliser de nos propres ressentis, de nos propres besoins, elle peut servir la violence, la déshumanisation de l’autre. Elle peut nous conduire à reproduire le même modèle, y compris dans le processus même qui prétend le changer.

La déshumanisation de l’autre, c’est une base de la domination. Et cet·te autre peut être n’importe qui. Ce peut être n’importe quelle catégorie de personnes, parce qu’elle est inférieure sur l’une des échelles sociales, ou parce qu’elle occupe une situation de privilège.

Alors comment faire de notre colère – parce qu’on ne va pas arrêter de la ressentir, et qu’elle est très précieuse – une alliée dans la libération à laquelle on aspire, celle du statut d’oppresseur·e comme celui d’opprimé·e, statuts qu’on occupe ou qu’on a tou·tes occupés un jour – celui d’opprimé·e ne serait-ce que parce qu’on a tou·tes été enfant et adolescent·e dans une société adultiste ?

Transformer la colère au sens où l’entend la communication nonviolente, c’est mettre notre attention sur ce que nous ressentons une fois que nous nous connectons pleinement avec ce qu’on aspire à vivre et qu’on ne vit pas dans une situation. C’est se mettre à la place de l’autre pour essayer de comprendre ce qui peut être en jeu de son côté. C’est chercher des moyens de vivre ce qu’on aspire à vivre qui n’aient pas de coût pour nous ni pour les autres, voire qui permettent aux deux parties de vivre ce qu’elles aspirent à vivre, sans qu’aucune soit lésée.

C’est un modèle radicalement différent, à la fois très simple sur le papier et parfois incroyablement difficile à suivre. Pourtant il suffit d’en vivre les effets une fois pour en mesurer le pouvoir transformateur.

C’est quitter la colère le temps d’explorer ses émotions, de prendre en compte les rapports en pouvoir éventuellement en jeu et peut-être revenir à son énergie, qu’on exprime sur un autre mode : non dans la violence, mais dans ce qu’on appelle en CNV l’expression authentique. Celle qui ne blâme pas mais montre l’impact des paroles, des actes, du silence ou de l’inaction de l’autre, ne culpabilise pas mais met l’autre devant ses responsabilités, celle qui nous fait partager les émotions qui nous traversent, affirmer nos aspirations, le tout avec l’intensité de notre ressenti, reflet de notre vécu.

Cet « usage » de la colère est une manière ne pas nous laisser déposséder de notre pouvoir tout en ne suivant plus les règles du jeu du patriarcat et de toutes les oppressions (sur cette libération la formatrice de CNV états-unienne noire Roxy Manning a ouvert la voie). De nous permettre de vivre dans un monde où l’autre n’est pas un·e ennemi·e mais un·e égal·e, où la responsabilité remplace la culpabilité et l’accusation, où se préoccuper de son bien-être quand on subit des oppressions est essentiel – et cela peut prendre des formes diverses selon les contextes, comme se taire ou parler.

Un monde où l’on peut se voir et se reconnaître, nous et l’autre – y compris dans un désaccord total – dans notre pleine humanité, condition indépassable pour sortir de la logique de la domination.

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