Futur(s) | Limites de l’illimité

Source :  https://futurs.circa2040.com/p/futurs-limites-de-lillimite

Futur(s) | Limites de l’illimité

Noemie Aubron - 5–6 minutes

Futur(s) est une newsletter hebdomadaire qui raconte les émergences du présent en fictions du futur. J’y partage ma veille et mes réflexions sur l’évolution de nos modes de vie. Nous sommes désormais 9 970 à imaginer les futurs ici.

Nous atteignons les limites de notre monde et de notre système. Limites physiques, d'abord : limites planétaires déjà dépassées, ressources naturelles épuisées ou sous forte tension. Limites de nos équilibres sociaux, ensuite : nous faisons déjà face à une pénurie de naissances, et nous nous préparons à une pénurie d'actifs, essoufflant notre système social. Limites cognitives, enfin : mon cerveau n'arrive plus à traiter seul la densité d'informations, et la béquille de l'IA ne fait qu'aggraver le « brain fry », ce cerveau grillé. Ces limites constituent une évidence du futur ; Futuribles a d’ailleurs consacré son rapport de 2026 au monde face à ses limites.

Une logique linéaire voudrait que l’on pense la suite comme un gâteau à se partager autrement, avec deux stratégies aux extrêmes : s’en assurer la plus grosse part par la puissance, ou apprendre à vivre avec moins par la décroissance.

Pourtant, un autre récit s’impose en parallèle de ce constat, porté par les grandes entreprises de l'IA : celui d'une économie de l'illimité, où chaque limite trouverait sa réponse technologique. Aux limites physiques, elle oppose une production dématérialisée et instantanée, dont le coût énergétique et environnemental deviendrait marginal. Aux limites démographiques, la promesse de produire sans dépendre d'un nombre défini d'humains. Aux limites cognitives, un cerveau augmenté d'agents et d'assistants pour tenir le rythme. Dans ce récit, la rareté n'est plus une contrainte, seulement un problème d'ingénierie.

On pourrait juger ces deux visions irréconciliables. Mais dans le contexte actuel, il est plus probable qu’elles coexistent, et de manière très étrange : un monde où l'on rationne d'une main, tout en promettant un buffet à volonté de l'autre. Voici douze scénarios pour explorer les arbitrages et les paradoxes de cette coexistence.

Bonne lecture,

Et si demain, la France négociait son accès aux IA américaines et chinoises en échange de son eau et de son électricité nucléaire ?

Et si demain, les opérateurs de data centers finançaient la détection des fuites par IA dans les réseaux municipaux, en échange d’un droit de tirage sur chaque litre économisé ?

Et si demain, la Charente obtenait la personnalité juridique, avec une IA chargée de défendre ses intérêts, et attaquait en justice un data center pour prélèvement excessif ?

Et si demain, l’Insee publiait deux indices des prix : l’un pour l’immatériel, en baisse perpétuelle, l’autre pour le matériel, en hausse continue ?

Et si demain, les recruteurs des métiers intellectuels ne cherchaient que des « cerveaux neufs » de moins de 40 ans, pendant que les métiers manuels, du soin et du lien se disputaient les quinquagénaires reconvertis ?

Et si demain, dans un contexte de baisse importante de pouvoir d’achat, les assistants IA conseillaient à chacun de consommer moins, entrainant un mouvement de société autour de la sobriété?

Et si demain, un pays durcissait sa politique migratoire tout en important massivement des agents IA étrangers pour pourvoir les métiers en tension ?

Et si demain, les thérapies géniques nous promettaient à tous de vivre en bonne santé jusqu’à 110 ans, rendant la retraite infinançable ?

Et si demain, l'État créait un statut de « réserviste analogique » : des seniors mobilisables qui connaissent les procédures manuelles en cas de blackout numérique, pour tenir les guichets, les caisses et les standards, en complément de leur pension ?

Et si demain, les entreprises offraient à leurs meilleurs clients une heure de conversation avec un vrai salarié, comme on surclasse un voyageur en première ?

Et si demain, plutôt que d’alourdir leur bilan carbone avec la naissance d’un enfant, certains couples choisissaient d’élever des enfants simulés par IA et qu'avoir un vrai enfant devenait un luxe réservé à ceux qui peuvent compenser ses émissions ?

Et si demain, les études supérieures se faisaient entièrement avec des tuteurs IA, et qu’un stage auprès d’humains devenait un privilège payant ?

La coexistence n'est pas condamnée au paradoxe. Comme les habitants de deux villes voisines, l'une tout-IA, l'autre sobre, qui travailleraient dans l'une et vivraient dans l'autre, nous devrons apprendre à habiter la frontière entre les limites et l'illimité, sans nous y perdre.

Reste une question : cette frontière, la choisirons-nous ou la subirons-nous ? Et qui aura le luxe de choisir son côté ?